Méharée en solitaire

ALGERIE DU 23 NOVEMBRE AU 5 DECEMBRE 1988

Voici mon journal de bord. C’est bien la première fois que j’en tenais un ; mais incapable de me taire tout à fait, il me fallait communiquer d’une autre manière. Je ne l’ai guère remanié, si ce n’est pour en réduire la longueur.

Que les spécialistes me pardonnent l’orthographe sans doute fantaisiste des lieux : je voyageais sans carte et j’ai essayé de transcrire tant bien que mal le nom des endroits que l’on me nommait.

Le 23 novembre

Alger. Hôtel Albert.

Il fait étonnamment froid (13°). Les passants se retournent sur mon burnous. Un jeune homme me demande si je suis touriste. Je lui dis : il faut bien être touriste pour porter un burnous. Il dit, non, dans l’Est, ils le portent fréquemment.

Les Algérois sont gentils. Quelqu’un dans la rue m’a dit « Bienvenue en Algérie ». Je ne vois guère de traces des émeutes récentes.

Nom d’un magazine

Le 24/11

En route vers l’aéroport dans un taxi que j’ai dû héler moi-même, celui que j’avais commandé m’ayant fait faux bond. Tout à coup, je me rends compte que j’ai oublié mes lunettes bon marché qui ne me serviront que très peu puisque pour toute lecture je n’ai emporté que mon guide de tamachaq, langue des Touaregs. Nous retournons dare-dare les chercher à l’hôtel.

J’ai ainsi le temps de raconter au chauffeur que j’ai amené avec moi des poupées péruviennes (achetées près de Cuzco) qui me pèsent sur la conscience depuis que l’on m’a dit qu’elles étaient faites avec des tissus qui avaient servi à enrouler les morts, et qui avaient été récupérés dans les tombes.

Voulant donner aux poupées une sépulture digne d’elles, je compte les enterrer dans le désert puisqu’elles connaissent déjà. Mais, sachant les Touaregs superstitieux et craignant de semer une terrible épidémie, je doute maintenant beaucoup de la validité de mon projet.

Le chauffeur me dit que c’est ridicule, qu’aucun peuple, si misérable soit-il, n’utiliserait les linceuls de ses morts pour confectionner des poupées. Est-ce que je veux bien les lui donner ? J’accepte avec empressement.

…Toutefois, je me demande si, après que je lui eus raconté que la misère poussait de pauvres Péruviens à vendre leurs enfants, il ne l’aura pas regretté.

A l’aéroport, je vois un groupe organisé. Je ne les envie pas de partir en bande. Toute la tension de la rencontre avec des touristes me sera épargnée. En fait, je suis bien ingrate, car lors de ces voyages je me suis fait quelques solides amitiés qui survivent à l’épreuve du temps, voire à la distance.

Je commence le voyage avec, dans le pouce gauche, une profonde entaille que je me suis faite en trébuchant sur mon sac à l’aéroport. Je me rends compte qu’il faut une pharmacie plus fournie que ma simple boîte de pansements et, un peu tard, que je devrais aussi m’initier aux premiers secours.

Mes provisions : 10 boîtes de sardines ; 3 boîtes de Vache qui rit ; 3 Herve (fromage belge odoriférant) ; 5 paquets de haricots verts desséchés ; 2 boîtes de corned beef ; 1 kg de sucre ; 500gr de Chokotoff ; 200gr de chocolat noir et 10 bâtons de chocolat aux noisettes ; 1 paquet de pommes de terre aux épinards ; 10 paquets de soupe ; 300gr de thé vert.

Après-midi du 24 novembre

Djanet

J’ai rencontré Hammou et Osman à l’aéroport. Hammou est le directeur de l’agence locale. Osman sera mon guide. Il parle mieux le français que je ne le pensais et moins bien que je ne le constaterai.

On taille des bavettes chez TIN BEUR, l’agence. Le projet est d’aller jusqu’à Essendilène. L’après-midi, Hammou nous conduit Osman et moi jusqu’au rendez-vous avec le chamelier, Ouarzaran, et nos trois chameaux, à savoir : un de selle pour moi, et deux de bât. Mes deux compagnons iront à pied.

……….

3ème jour de la méharée

J’ai à peine le temps d’écrire ; en fait, je n’ai pas eu une minute. C’est tellement plus facile que je ne le pensais. Le temps ne compte plus. Quand on s’arrête le midi et le soir, on va chercher du bois, puis on prépare le thé.

L’essentiel : on change d’itinéraire. Pour arriver à Essendilène, il faut plus ou moins suivre l’itinéraire des automobiles et hier j’ai vu surgir derrière une dune, une hydre à vingt têtes de touristes. Nous avons donc décidé de sortir des sentiers battus malgré les réticences du chamelier.

A Essendilène, il paraît que c’est la « foule ». Entendons nous, toutes proportions désertiques gardées. Nous allions sans doute tomber sur une vingtaine de personnes. On m’a en revanche promis des oueds, des montagnes pointues et de l’isolement.

Impressions pêle-mêle.

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Le désert vide ? Allons donc. Partout des traces de gazelles, de mouflons, de chacals, de corbeaux (qui creusent des trous), ce matin, nous tombons sur la trace d’une vipère. Mes compagnons (Osman, le guide, et Ouarzaran, le chamelier) l’ont cherchée dans les rochers et du coup Osman a perdu son magnifique bâton en forme de takouba (l’épée touarègue) qu’il venait de trouver le matin même. Pendant qu’ils faisaient la chasse au serpent, je continuais avec notre caravane.

Mes échanges avec Osman et Ouarzaran (je mets quatre jours à mémoriser ce nom) sont rudimentaires. Parler ne me manque pas.

La nourriture. A part la soupe, le fromage et le chocolat, il était inutile d’en apporter (ni sardines, ni haricots, ni surtout de corned beef). Avec mes provisions, nous aurions à la fois crevé de faim et très mal mangé.

J’écris pendant la sieste. Deux paquets jonchent le sol ; ce sont mes guides. Ils s’enveloppent complètement dans leur couverture comme s’ils s’enfermaient dans un sac.

Sur la selle, le coussin en mousse conseillé par un ami fait merveille. Lors de voyages précédents, j’en ai vu des fesses couvertes d’ampoules qu’il fallait badigeonner de mercurochrome le soir !

4ème jour, matin

Suis allée chercher de l’eau à l’aguelman (guelta en arabe, une poche d’eau) avec Ouarzaran, chamelier et propriétaire des chameaux. L’eau se trouvait dans le creux du rocher auquel on accédait en escaladant une paroi. Ouarzaran me tendait les bidons remplis au moyen d’une corde.

Ai demandé à Osman, le guide, s’il préférait les randonnées à chameau ou en voiture. Il m’a répondu : en voiture.

Hier soir, Osman avait préparé une soupe de son cru merveilleusement amère, parfumée aux herbes. Après ça, j’ai calé et je suis allée me coucher pour regarder les étoiles. Comme la lune est encore assez pleine, on les voit à peine quand elle se lève.

On ne me pose pas la moindre question. Il est vrai que le vocabulaire est très limité de part et d’autre. Parfois, avec mon arabe médiocre je m’essaie à une anecdote qui tombe tout à fait à plat.

L’avantage de voyager seule c’est que j’aurais très bien pu venir avec UN saroual et UNE chemise. Mes amis, qui n’ont guère que ce qu’ils portent sur le dos ET un vêtement de « dimanche », ne se changent jamais. Pourquoi devrais-je le faire, moi ? Je ne me change même pas pour dormir.

Autre avantage de cette formule, c’est aussi de monter et de descendre de chameau à loisir, de pouvoir faire un arrêt quand je le veux. O. et O. sont extrêmement propres ; ils se lavent les mains à tout propos avec une économie d’eau remarquable. Moi je n’arrive pas à me laver convenablement les mains à cause de cette entaille qui continue à suppurer. J’ai enfin trouvé dans mes bagages les points de suture, mais il est trop tard. Les lèvres de la plaie sont trop ouvertes et à huit heures du matin les mouches s’y ruent déjà.

La nourriture est délicieuse. A chaque repas Osman prépare une espèce de lait caillé au citron. Deux jus de citron dans un litre de lait. Je me propose d’en préparer quand je serai rentrée mais tout aura un autre goût.

Pause de midi

Quand je pose une question, on me répond par oui ou non, mais quand on n’a pas compris, on répond oui. Ce matin, nous traversons des coins quasiment vierges, des dunes inviolées. J’arrive à faire baraquer ma bête (s’agenouiller pour que je puisse descendre) pratiquement seule. Autrement, les chameaux ne m’obéissent pas. Quand j’essaie de les faire revenir au camp, ils s’en vont. On dit cheueuche pour les faire baraquer. Quand je dis cheueuche à Azelraf il se braque ; seul Ebeïdeg, ma bête, m’obéit et encore.

Nous sommes passés par l’Oued Tikobamin et Abrara(canyon).

Je reviens aux repas, grand événement dans une journée où il ne se passe rien. Dès que mon assiette est pleine, je mange. Le premier soir, j’avais proposé de manger dans leur bassine, avec eux, mais ils n’ont pas voulu, prétextant qu’ils mettaient du foul foul dans leur ration. Cette bassine sert à tout. N’oubliez pas qu’ils doivent tout transporter avec eux. Donc, c’est la bassine dans laquelle on donne à boire aux chameaux, on se lave les pieds, on fait la lessive…et on mange.

Ma blessure n’est pas belle à voir, mais quand je la leur montre, ils me disent l’équivalent de et alors ?

Quant à mes ambitions multiples, je suis descendue de plusieurs crans. J’ai ainsi renoncé :

1) à faire le thé et la taguella (la galette cuite sous le sable chauffé); c’est un travail réservé aux hommes. OK. Pour les « non initiés » : on fait un feu sur le sable. Quand on obtient des braises, on les écarte, et on fait un trou dans lequel on pose la galette faite de farine et d’eau. On la recouvre de braises, et elle cuit dans cet étrange four. Après cuisson, on la gratte pour enlever le sable.

2) à mon projet de suivre une vraie caravane; je n’arriverais pas à en soutenir le rythme.

Le soir du quatrième jour

Ce fut sans conteste la plus belle journée du point de vue des paysages ; aucun souci ne m’atteint. Je ne suis qu’un corps qui marche, mange et dort et regarde. On ne me pose pas de questions donc je ne me raconte pas. Quel repos ! En marchant, je pense à mille choses. J’observe ; mais quand vient le moment de les écrire, je les ai oubliées.

A l’étape, et le matin et le midi, le délicieux liquide que prépare Osman s’appelle ACH (en fait cela ne veut dire que lait).

Vers le soir, nous avons définitivement dit adieu à la piste vers Essendilène.

Il paraît que sur le Tassili il y a des bandits. Après on me confirmera la chose.

5ème jour. Matin

La nuit dernière, le chacal a poussé un cri. Cela ressemblait à « help, help ». Nous campons dans l’oued Al entouré de rochers type Monument Valley (en plus petit).

Hier soir mes compagnons m’ont offert un spectacle. Osman s’était torsadé une espèce de corne sur le front et s’était totalement voilé. En guise de tindé, ils tapaient sur des jerricanes.

Côté musique, rien ne bat Bel Kech. Sa petite mélopée triste qu’il chantonnait derrière moi quand il est revenu me chercher avec un chameau, après qu’ils m’eurent perdue pendant six heures parce que j’avais dû faire pipi en dehors des horaires (pendant Tam-Djanet, un voyage de trois semaines et de 700 kilomètres effectué en 1985) ; c’est cette mélopée solitaire qui m’a donné l’envie de voyager seule.

La viande : Nous sommes partis avec un grand morceau d’agneau et j’ai pensé que nous le mangerions en entier le premier et le deuxième jour. Le premier soir, Osman a pendu ce qui restait à un rocher. Le deuxième jour, il l’a débité en morceaux qu’il a mis à sécher au soleil. A la tombée de la nuit, j’entends les souris s’affairer autour et il a mis le tout sur des branchages, à l’abri.

Ce matin, le paysage était fantastique ; le plus beau. Nous suivons l’oued Tou-i-ya. A un moment, nous débouchons sur des rochers qui ressemblent aux ruines d’un temple.

Après Tou-i-ya, l’oued Abrara. Nous campons ici : Talat-Meled (sable = meled).

6ème jour

Hier soir, comme la pluie menace, Osman me trouve un abri sous une avancée de rocher et je reste au sec toute la nuit, nuit de son et lumière fantastique. Un orage tonitruant comme on les a en montagne. Une pluie intermittente mais forte. Ce matin, je trouve des flaques et j’ai entendu l’eau couler.

Nous avons suivi l’oued Arhaha/Akzed. Rochers en forme d’animaux ; puis rochers en forme de maison de Hansel et Gretel. O. et O. mâchent assez souvent une herbe qu’ils appellent cheikh. Ils y ajoutent du sel. Dans un morceau de tissu ou de plastic longs, ils font deux nœuds, dans l’un il y a l’herbe et dans l’autre le sel, en fait du natron. J’en demande, ils refusent en me disant qu’elle me tuerait ; qu’il faut en avoir l’habitude. (En réalité, ce n’est que du tabac à chiquer).

7ème jour

Hier soir, nous campons sous un rocher. Il fait noir. Tout à coup, après quelques flic floc initiaux, nous sommes envahis par une nuée de sauterelles ; elles arrivent en piqué, dans nos visages, nos vêtements. Nous poussons des cris, des rires. C’est une attaque en règle. Pendant la journée, je m’étais demandée comment Saint Jean Baptiste faisait pour les prendre. J’ai compris: le soir, il allumait un feu et elles s’abattaient toutes seules dedans; il n’avait plus qu’à attendre qu’elles soient cuites. O et O ne mangent pas ça, moi non plus. Elles sont toutefois parfaitement comestibles. 

Hier soir, Osman a fait une délicieuse soupe au citron. Dans la sauce de la taguella il met un morceau de chameau tout racorni. En tapant le morceau contre un rocher il en fait faire tomber je ne sais quoi. Dans la pénombre je vois que c’est blanc. Des vers ? Puis, il écrase le morceau de viande avec une pierre et s’il restait quelque chose de vivant là dedans c’est mort maintenant. Le goût est très fort. Connaissant leur prédilection pour la viande et sa rareté, je la leur laisse le plus souvent. Ils mangent des quantités de nourriture incroyables et pourtant ils sont très minces.

Les repas : Trois fois par jour de la taguella. Ce régime me convient parfaitement.

Propreté : Je ne dois plaire qu’à moi-même et bien que sale et ne sentant pas très bon, je n’éprouve aucune gêne si ce n’est que ma peau commence à coller.

Osman bricole sa radio. A chaque halte, il bricole sa radio. Luigi m’avait suggéré de lui apporter un transistor en cadeau. Je commence à comprendre pourquoi et je regrette de ne pas l’avoir fait. Je ne voyais pas ce que l’on pouvait faire avec un transistor en plein désert. Osman coupe des fils ; armé de son tournevis, il visse, dévisse, promène les fils sur tous les endroits de la radio, démonte tout, change les piles. Toute la nuit il fait marcher sa radio.

Jusqu’ici, Ouarzaran n’arrêtait pas de me jeter des regards concupiscents qui me mettaient mal à l’aise et ne faisaient qu’aggraver ma réserve. Hier soir, Osman me dit : « Ouarzaran dort avec toi ». J’ai dit « kala » (non) et le problème était réglé. A présent, il me regarde normalement.

Nos seules préoccupations sont l’eau, les pâturages, le temps, les chameaux, l’abarraka. Ah, l’abarraka : une ligne en poème qui court à travers les champs de cailloux, que l’on perd sur les dalles ou dans le sable où seules les traces de chameaux nous permettent de la suivre, en tous cas, moi. Les mouches : elles se posent en dessins mystérieux sur les vêtements ou les couvrent entièrement comme une cape. Le chèche (grand turban d’une longueur de trois à cinq mètres) et les lunettes de glacier sont ma seule protection contre elles. Le chèche, c’est vraiment le must. Surtout ne partez pas sans lui. Il vous protège contre le soleil et les mouches le jour, et contre le froid la nuit, puisque vous dormez pratiquement toujours à la belle étoile.

La pluie va reprendre. Cette partie du voyage est très belle. Je remonte le cours d’un oued mouillé. Je vois des traces de chacal, de mouflon ? Le désert est un livre qu’on ne termine jamais. A la recherche des chameaux, je remonte la piste de quelqu’un qui porte des jogging ; il a un petit pied et est accompagné de un ou de deux chameaux.

8ème jour

Cela sent déjà la fin. Hier soir, la vue depuis ma couchette était impressionnante : le feu se reflétait contre l’immense paroi au pied de laquelle nous campions. Photo classique, la silhouette de mes deux compagnons se projetait sur le rocher. Hier, Ouarza a couru pendant des heures derrière un de ses chameaux, un non castré qui disparaît au pas de course quand il sent une femelle.

Hier, nous sommes passés devant au moins six tombeaux. Une tombe avait l’air fraîche. A son pied, près d’une stèle, était planté un bâton au bout duquel flottait un bout de chiffon blanc ; plus loin, il y avait deux tombes côte à côte, puis d’autres encore.

Midi du 8ème jour

Les sauterelles deviennent très nombreuses, une véritable horreur. Nous arrivons à l’oued Tabarkat tout vert et suivons son lit qui cesse d’être vert après qu’elles sont passées. Elles progressent très systématiquement bouffant absolument tout dans leur progression. Ce qui me frappe chez mes compagnons c’est leur indifférence à l’égard de ce fléau. Moi, je suis atterrée.

Soir du 8ème jour

Nous débarquons à nouveau dans un site fantastique. Je propose que nous restions ici jusqu’à demain après-midi, car l’étape suivante suit un simple oued. Le site est à nouveau vierge de poubelles comme hier soir; c’est un dédale de grands rochers.

Tous les soirs, nous avons un concert. O. et O. chantent les menus faits de la journée. De temps en temps, Osman intercale quelques mots en français pour me faire sourire. Il alterne entre la rudesse et la gentillesse. Je continue à distribuer de petits cadeaux. Ouarza me fait un énorme sourire quand je lui donne un collier pour sa femme. En fait, il en a deux, de femmes. C’est donc un homme qui a les moyens. Je commence à me gratter furieusement, mais uniquement quand je suis à l’arrière pour qu’ils ne me voient pas. Je voudrais me laver. Cela fait neuf jours que je ne me suis pas lavée si ce n’est avec des serviettes imbibées d’alcool.

9ème jour

Hier soir, gros événement. Une visite ! Un très grand Targui, poussiéreux, habillé d’une chemise vaguement camouflage, un poignard à la ceinture et en guise de broche, une épingle de sûreté surgit près des bagages, portant un arbre. Pas peigné. Il s’appelle Rissa et il est d’Essendilène tout comme Tayeb qu’il va bientôt chercher. Tayeb, jeune, les yeux rieurs et un rire merveilleux est habillé en soldat et porte aux pieds ce qui a dû être une paire d’Adidas, maintenant déchiquetés. Osman me dit : ce soir, tu ne te couches pas avant minuit et je me prépare à une soirée du tonnerre. Je vais me changer en l’honneur de nos hôtes.

Ceux-ci reviennent bientôt, majestueux. Sur son chameau, Rissa fait une entrée de vedette. Tayeb s’est changé. Il est tout en blanc. Toujours ce rire frais. Rissa a une voix sourde et parle peu. A leur première arrivée, ils ont échangé de longues salutations, puis ils sont passés aux nouvelles. Rissa me fait une place auprès de lui. Ils sont tous les quatre de la même famille. Bientôt Osman tourne le dos à tout le monde et continue à parler dans cette position. Puis, il se couvre de son burnous et on ne l’entend plus.

Je finis par lui demander ce qu’il a et il me répond qu’il a mal au ventre. Ouarzaran prépare la galette, énorme. Rissa intervient dans la cuisson de la taguella, verse un peu de sable froid pour en ralentir la cuisson. Ils ont dégotté, Dieu sait où, l’arbre que portait Rissa; c’est vraiment la fête. Dans cette région, il n’y a pas de bois, et nous en avions fait une provision ce matin. Alors, brusquement cet énorme tronc, c’est un régal. Parmi nos seuls problèmes, il faut ajouter celui du bois.

Osman disparaît pour aller se coucher. Il n’y aura pas de chansons ce soir. Les invités finissent par partir.

Ce matin, Osman allait mieux, mais il me demande de l’aspirine car il a mal à la tête. Nous n’avons plus de citron pour faire du Akh et Ouarza nous fait du lait chaud. Il plonge des pierres brûlantes, attachées à un fil de fer, dans le lait pour le chauffer..

Tayeb
Rissa

 Je pars rendre visite à nos deux amis. Tayeb et Rissa sont en train de faire du thé. Je leur donne les bonbons et après deux ou trois minutes je pars me promener. Je descends un oued, puis je bifurque dans un autre, et tout excitée, je reviens leur annoncer qu’il y a une guelta, grande, trois mètres sur deux. Tayeb le sait : des gueltas, il y en a trois. Je décide de partir me laver car je colle de partout et j’en ai marre des Feminettes etc.

Comment décrire le bonheur de l’eau et du savon sur une peau poisseuse et celui de sentir le propre.

Près du camp de Rissa et de Tayeb, je vois des traces de vipère. On dirait qu’elle se déplace en sautant. Les traces sont parallèles. Osman l’a suivie et lui a écrasé la tête. Il faut être sûr de son coup. Elle est longue et elle bouge encore. Une morsure et on était mort en une minute. Que d’excitation ! Ci-contre, Osman exhibant la vipère. Ce midi, nous sommes invités à déjeuner chez nos amis qui ont mis le paquet. Une quantité monstre de chèvre garnit le plat

Tayeb répartit la viande en petits morceaux qu’il pose dans le trou que chacun a devant soi dans le plat. Je demande à Osman si nous ne pouvons pas passer une deuxième nuit dans ce paradis, mais cela nous ferait une étape trop longue demain.

Tayeb a des jumelles pour chercher le gibier. Je n’ai pas compris comment il chasse. Sans doute à la bola (une pierre très ronde avec laquelle on essaie de casser une patte de l’animal que l’on égorge ensuite rituellement).Tous les quatre n’arrêtent pas de cracher mais recouvrent leurs crachats de sable. Osman reste presque tout le temps couché. Il a mal du côté de l’oreille.

Hier soir, j’ai enfin revu les étoiles mais le ciel recommence à se couvrir et le vent se lève. Combien de temps faudra-t-il pour que disparaissent les innombrables traces que nous laissons sur ce sable que nous avons trouvé vierge ? Osman me dit que les touristes ne viennent jamais ici et je le crois car cela se verrait. Nous n’avons pas trouvé la moindre trace de feu ou de boîtes.

Nous campons dans un endroit moche. Une plaine de cailloux. Hier soir, grand drame. Ebeïdeg avait perdu Azelraf dans le dédale de rochers et venait rôder autour de nous. Ouarza est allé l’attacher ; il l’a fait baraquer et l’a pratiquement ligoté. Nous avons perdu nos deux compagnons et c’est dommage. A la pause de midi, je vois brusquement Aoura (le troisième chameau, non châtré) tendre le museau vers l’horizon ; il a senti la femelle de Tayeb. Osman est sous sa couverture. Je lui fais prendre du Bactrim suivant en cela les conseils que l’on m’a donnés au départ. Pour un gros problème, tu donnes du Bactrim. En fait, le gros problème a été le Bactrim.

Tayeb dresse son camp (cela veut dire, qu’il laisse tomber ses bagages) à 50 mètres du nôtre. Il a un âne et un chameau.

Osman ramasse des coloquintes. Il les met à bouillir. Il vomit son Bactrim. Ouarza dit que ce n’est rien. L’état d’Osman m’inquiète. Il a le front brûlant. Les autres continuent à rire et à bavarder comme si de rien n’était. Osman se fait des compresses sur les jambes avec les coloquintes cuites.

Dixième jour

Osman va mieux. Les coloquintes ont eu de l’effet.

Ce matin la trotte est magnifique. Les rochers et les montagnes se détachent à contre-jour dans le lointain. Je demande à Osman si T. et R. campent avec nous ce soir. Il dit que non. Pourtant, ils nous suivent. Rissa porte sa takouba (épée).

Ce voyage est si reposant. Nous sommes tous couchés par terre à discuter (eux), moi à me remplir l’oreille et les yeux. Le voyage ne se termine pas dans les affres habituelles de la séparation peut-être parce que je ne retourne pas à une situation que je supportais tellement mal les autres fois. La vie est si simple et nous la compliquons inutilement.

Malgré le transistor, je suis sans nouvelles de ce qui se passe dans le monde puisque nous ne captons que radio Djanet et radio Tripoli toutes deux en arabe. Ils me disent tous que la Libye est un beau pays, qu’il y a aussi des Touaregs là-bas, les mêmes qu’ici.

Rissa est toujours avec nous. Il passera la soirée en notre compagnie. Il finit par me refiler un peu de tabac ; ça brûle la bouche et je n’aime pas. La conversation prend un tour un peu osé quand je demande à Rissa s’il a des oulid (j’essaie de dire enfants en arabe, mais en tamacheq cela ressemble à couilles). Il s’esclaffe et pointe vers les siennes. Bien sûr que j’en ai. On me pose enfin des questions sur ma vie privée. Ils semblent désolés en apprenant que je ne suis pas mariée. Pourquoi ? Je leur réponds in cha Allah, réponse qui leur suffit. Je distribue tout ce que je peux donner. Il ne me reste guère que mon sac de couchage et mes affaires de toilette. Osman me donne un paquet de dattes ; il me dit, prends, tu n’as pas ça en Belgique.

Osman chante une dernière fois et sa voix arrive à couvrir la chanson arabe de la radio.

Pendant la nuit (est-il deux heures ?), Rissa bâte le bourricot dans le noir et s’en va. Les adieux ont été succincts, comme ils le seront avec Ouarza et Osman. Autour du feu, Rissa me dira, bon, je pars tantôt, bon voyage.

La fin

Ce matin, lever à 4h30 ! La voiture ne vient me chercher qu’à 7h30. Ouarza fait le thé et « on » bavarde. Lever de soleil sur Djanet, Djanet que nous avons brusquement découvert hier soir, là, en bas, mais où nous n’avons heureusement pas logé.

Osman dit à Ouarza de me donner le reste de la taguella comme casse-croûte pour Alger.

La voiture arrive. Elle transporte déjà trois touristes et leur guide. Je sors du trou de sable dans lequel nous nous abritions, et c’est très émue que je quitte mes compagnons. Je m’assieds au milieu, devant. Je souffre en silence. Personne ne m’adresse la parole. Leur conversation roule sur la saison de ski, sur le chalet que l’on demandera au plombier d’aller ouvrir etc. choses tout à fait normales. Moi, au cours de ce séjour trop bref j’ai pu me consacrer exclusivement à suivre la piste et le lézard turquoise, à me demander quel insecte laisse des traces miniatures de chenilles de tank, à reconnaître la trace du mouflon, de la gazelle etc.

Alger

Les villes sont dingues. On est submergé d’objets, de sons, d’odeurs, c’est affolant.

Dix jours, c’est trop peu. Il faut quelques jours pour se secouer de l’Europe. Je devrais repartir un mois.

Mon pouce tailladé commence à prendre un visage humain, et je ne garderai pas de cicatrice.

Quel beau pays que l’Algérie ! Le survoler de Djanet à Alger, quel spectacle! Brusquement, le désert grimpe par des canyons et aboutit à des sommets couverts de neige !

Janvier 1998

Je suis encore retournée trois fois dans le Sahara algérien depuis. La dernière fois en 1994, à la date limite fixée par le Front islamique du Salut (FIS) pour le départ des étrangers.

Un avis sur « Méharée en solitaire »

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