Mon journal depuis Damas 2002-2007

Je reproduis ici mon journal de l’époque tel quel. Le texte accompagne mon podcast « Pourquoi l’oralité » qui aborde la Syrie ici à la fin du chapitre. Ci-dessous, mon premier message envoyé de Damas ainsi que ceux qui s’échelonneront sur le mois de septembre 2002. J’avais comme partenaire de publication Pascal Hyde en Belgique qui mettait mes textes et photos en ligne, du moins au début.

Damas, Saturday night fever, le 14 septembre 2002

Chers amis,

Je vous ai vus !
Que je vous raconte, (le voyage c’est après) :
À la 3ème adresse, je trouve un cybercafé en fonction : les machines s’allument, je débarque sur cc21, je vois avec soulagement que db me message et elle mentionne ifead, (BTW, l’IFEAD c’est trop calé pour moi ; j’ai jeté un regard sur leur test d’admission et j’ai compris que ce serait pour dans un an) (ma ponctuation commence à dérailler ici, mais les mots, les sentiments tout s’emballe)…. Et au moment où je vais vous répondre à partir d’un clavier arabe doublé d’un clavier qwerty, tout se bloque et le responsable me dit plus d’internet aujourd’hui.
Donc, je réessaie de poster demain après avoir envoyé cette prose (à qui puis-je faire confiance ?) au Jeck (suis bien obligée puisqu’il est le seul à connaître mon mot de passe) pour le cas où je n’y arriverais pas et qui alors le posterait pour moi.

Db, si quête il y avait, alors j’ai trouvé. J’adore Damas, la Syrie et les Syriens, l’arabe qu’on y parle et dont, même depuis mon niveau de débutante, je peux apprécier la beauté. Je te remercie de tes recherches. Néanmoins, j’insiste, il n’y a pas de quête car il n’y a rien à trouver en dehors de soi. Et tu sais, ma quête a aussi abouti à Edimbourg et même en Amérique (celle des années soixante qui a expiré en 1975 avec la fin de la guerre du Vietnam).

Revenons au voyage.

Un ami syrien m’avait dit : pour le poids pas de problème, moi je passe avec 50 kg, plus un gros paquet en bagages accompagnés ; y disent jamais rien.

Vendredi, une amie, consultante en bagages, vient m’aider pour la répétition générale et moi qui avais tout pesé au gramme près, sous son impulsion (je mens), je m’emballe et je me dis fourt, j’y vais ; avec un peu de chance, ils me laisseront passer : cet écritoire de campagne qui dort dans mes rayons depuis vingt ans, je vais enfin l’inaugurer pour pondre ma prose devant ma fontaine, et seront du voyage toutes ces robes, folklo ici, mais qui passeront très bien là bas.
Et elle me dit : ce gros manteau d’hiver, tu ne vas quand même pas le porter sur le bras ! Sois classe et voyage à l’aise ; regarde, tu as de la place dans ce kitbag.
Total : JBV me conduit à l’aéroport avec quatre sacs bien lourds que je n’aurais pu soulever qu’avec peine.
Awel, dans la cuisante facture qui m’a été assenée, ce manteau pèse autant qu’un manteau neuf (aux Petits Riens, où je m’habille). Parce que, vous l’aurez deviné, ils m’ont fait payer jusqu’au dernier gramme. Non, je ne regrette rien, car en fait, je m’y attendais. Et comme le billet m’a coûté 1400 patates de moins qu’ailleurs, je savais lacontre.
Pourquoi ne pas avoir envoyé par la Poste ? On dit que les colis se perdent. Et vous, vous connaissez mon bureau de poste de la rue Tielemans ? Vous ne poseriez pas la question.
Le fret aérien ? Vous avez déjà dédouané quelque chose dans une autre langue ?
Moi je l’ai fait en néerlandais avec ma voiture en rentrant des USA et j’ai eu l’humiliation de devoir avouer ultérieurement par écrit l’insuffisance de ma moedertaal qui m’avait fait répondre de travers à une question.

Je vous épargne l’embarquement (quand même, des Syriens, qui devaient avoir cru l’ami mentionné ci-dessus, ont payé un supplément pour leur bagage à main ; faut dire que cette logistique est mise en œuvre par une impitoyable Hollandaise qui vrille son regard de pierre dans nos carry on board ; on me dit qu’au retour, où ce seront les Syriens qui feront le contrôle, je pourrai vraiment ramener tout ce que je veux).

Je ne vous ai pas épargné l’embarquement, mais je vais sauter la description du repas à bord (bon , mais le sevrage commence : pas de vin. Heureusement, j’ai fait le plein avant de partir), pour passer tout de suite à mon compagnon de rangée. Au premier coup d’œil, je me suis dit : c’est un cousin d’un leader bien connu, actuellement dans le collimateur des Ricains ; il avait la moustache virile et des manières qui l’étaient tout autant, si par virilité on peut entendre mauvaise éducation.
Vous allez voir : « on n’étudie plus l’arabe à votre âge, Madame ; c’est bon pour les petits enfants, mais pour vous, c’est trop tard» et il mentionne ma soixantaine. Je me dis merde, (ici, Jeck, tu ajoutes un smiley de circonstance et tu supprimes cette parenthèse) il doit être flic, PERSONNE ne me donne jamais mon âge.
Comme si mentionner mon âge ne suffisait pas, il m’enjoint de me convertir à l’Islam, de me mettre le hijab sur la tête (c’est le foulard et pas la bourqa pour ceux d’entre vous qui ne connaissent pas la différence) et me dit que tout ira bien.

Je ne plaisante plus maintenant, comment, dans un pays de croyants (musulmans, 65%) expliquer que ma seule religion est le respect d’autrui et l’amour de la liberté ?
Je crois que je vais devoir un peu hypocritement me replier sur la religion de mon enfance.
Le débat n’est même pas à envisager.

Je rencontre aussi une journaliste syrienne vraiment émue en apprenant qu’elle rencontre une future grande écrivaine arabe, puisque c’est mon ambition avouée ; nous parlons un peu de la femme et elle se sent très bien dans sa peau de célib ; elle n’a pas du tout le genre à se faire toute petite.

Je passe la douane avec mes quatre sacs et mon pc sans aucun problème. Avant, on t’inscrivait tout ce que tu avais de valeur dans ton passeport pour que tu ne sois pas tenté de revendre tes biens.

Je (ouf !) termine, mais pas avant de raconter comment un jeune homme en 3ème année de pharmacie, m’a proprement draguée, donné son login à Internet et son mot de passe (chose que l’on ne fait jamais que sous l’emprise d’une forte passion ; non Le Jeck, ce n’est pas pour cela que tu as le mien) et qui fut tout surpris d’apprendre (ah ! ces jeunes gens bien élevés) que je pourrais être sa grand-mère. Et non, il ne m’avait pas rencontrée dans une rue sombre.

Allez, je vais dormir sur mes lauriers et mes affronts. Ciao, comme dit PPDA (ça m’est revenu). Et rassurez-vous, je ferai plus court la prochaine fois.

16 septembre 2002

Accéder au net et au courrier est un peu chaotique ; par exemple, j’ai cru malin de donner à tout le monde mon adresse hotmail : total, je n’arrive à y accéder que par des détours miraculeux. Et au bureau du journal (entendez cc21) ce ne serait pas mieux parce que un petit malin – vous savez qui – a tripoté mon mot de passe de sorte que cette adresse qui me fut donnée en grande pompe sert tout juste à me pomper mon fric puisque en m’escrimant à y accéder, de précieuses minutes s’écoulent en vain.
En réalité, le temps sur internet n’est pas cher ici, mais la lenteur de la connexion ne t’encourage pas à surfer. Je suis certaine que la situation va s’améliorer comme tout le reste.

Alors, Damas ? Google vous donnera de très bons sites sur la ville.
Il y a de la laideur, de la pollution et de la magie. Hier, j’ai fait un arrêt chez le glacier Bekdash dont l’épouse du proprio est la fille du Monsieur rencontré dans l’avion (celui qui me trouve trop vieille pour étudier) dans le Souk al- Hamidiyya où on pilonne la glace à la main et où pour 25 FEB tu as une grande coupe couronnée de pistaches. Cet endroit est toujours plein comme un œuf.


Ensuite, je suis allée à ma fontaine à côté du café An-Nafourah, mais elle était à sec et de tristesse je n’ai pas pris mon narguilé, car à quoi bon fumer devant une cage vide (la fontaine est dans une cage).


Dans mon trouble, j’ai maladroitement donné un coup de pied dans le guéridon sur lequel était posé mon verre de thé, envoyant le tout valser sur le jean d’un touriste assis à côté. Sans un mot (et sans me le compter), le garçon est venu poser un nouveau verre sur mon guéridon. Le touriste a été un peu plus démonstratif.

L’eau est LE problème de la région ; pourquoi ne financerions-nous pas un aqueduc depuis l’Europe jusqu’ici ? On peut à le rigueur vivre sans pétrole, mais sans eau ? Quand on survole la Syrie depuis Alep, on ne voit qu’un immense désert. La raison pour laquelle les Israéliens refuseraient de rendre le Golan tiendrait à ses ressources en eau.

Revenons à la magie. Elle est dans la rue, les gens, leur gentillesse, leur contact facile.
Dans un magasin, je demande un adaptateur pour la prise de mon pc ; ils n’en n’ont pas, mais ils envoient un petit garçon m’en chercher un. Un autre magasin n’a pas de disquettes : même chose ; ils m’en ramènent. Devant les salons de coiffure, sur le trottoir, les serviettes sèchent sur de petits étendages en plastique.

Je suis sûre que je dois vous parler des femmes ; dans le quartier où je vais habiter, elles sont en jeans. La jeune fille qui va me donner des cours porte le hijab ; et alors ? En quoi cela nous regarde-t-il ? Dans l’avion, j’ai rencontré une journaliste « en cheveux », qui vit seule, pas mariée, et qui quand elle voyage en Arabie Saoudite, porte le voile. On me redemande occasionnellement si je suis Musulmane ; je réponds que je suis catho et la réponse suffit..

Parlons de mon hôtel: un joyau. Exotique et confortable, efficace et propre. Il est pour tous les nouveaux arrivés une première famille.

Néanmoins, à ma première douche, j’ai quand même regardé avec suspicion le néon qui ne se trouve pas très loin de la pomme (de douche). [Un récit de voyage m’avait déjà appris que les Syriens n’ont pas peur de l’électricité (un fil dénudé risque à tout moment de transformer le lit en fer que l’auteur partage avec son amant en chaise électrique)].

L’appartement, je l’ai trouvé le lendemain de mon arrivée ; j’ai tout de suite su que c’était ce que je voulais : près de l’institut où je vais étudier, et agréable. Je croyais naïvement qu’il me suffirait de payer et que j’allais pouvoir emménager le lendemain. Faux, mais avec l’aide d’un monsieur, qui me sert d’interprète et de guide, je franchis allègrement les obstacles (ambassade, affaires étrangères, station de police) et je compte m’installer demain, mardi, ou au plus tard, mercredi.

L’ambassade US, devant laquelle je passe au retour du ministère des affaires étrangères, te donne un coup de poing dans la figure : un monument d’arrogance, de domination, de défi. J’ai vraiment de la peine à les voir en défenseurs du monde libre. C’est une citadelle, entourée de hauts murs ; le personnel loge sans doute sur place. Il y a des soldats partout. C’est un bunker, une station extra-terrestre.

Quant à l’Institut où je vais étudier, il regroupe des étudiants du monde entier, et nous serons bien forcés de communiquer en arabe ; je suis impatiente de commencer les cours.

Vous voulez des nouvelles de mes – chers – bagages ? En passant, j’ai oublié de vous dire que ce sont des Hollandais qui veillaient au grain à Zaventem ; ils ont même fait payer un supplément au pied de la passerelle à des Syriens qui avaient sans doute, eux aussi, écouté les conseils de Samir.
J’ai tout défait et refait car décidemment, je ne retrouvais rien. Néanmoins, je crois que je n’ai rien oublié. Au temps pour toi, Pascal.

Là-dessus, je vais me relancer dans les aventures du Jacques d’Assimil qui est en train de commander son repas au restaurant.

Allez, ciao ; masalama  

Damas, jeudi, 19 septembre 2002

Premier courrier depuis mon appartement

… et deuxième nuit passée sur un matelas posé à même le sol, le lit de ma logeuse étant le chemin le plus sûr vers un nouveau passage sur la table de mon orthopédiste. Vu que je dois avoir coûté un million à mon gouvernement, je crois que l’achat d’un matelas est une petite faveur que je nous fais à tous deux, et à moi surtout.

Mon cornac (pour les non francophones : Personne qui introduit, guide qqn ) que j’appellerai désormais l’Ami, me dégotte dans la vieille ville un atelier où l’on va me confectionner un matelas convenable en trois jours.

Jonathan de Fez (American language institute, pardon… Arabic language institute, rien à voir avec le premier m’assurait-on) a étudié ici et m’avait prévenue que sans de solides notions d’arabe je n’arriverais jamais à passer les chicanes administratives à franchir pour entrer dans un logement. Il avait entièrement raison, mais c’était sans compter avec l’Ami et ses providentielles interventions.

Pourquoi ne pas avoir exigé de ma bazine (logeuse en flamand) un nouveau matelas ? Il y avait foule de candidats et c’était à prendre ou à laisser. En outre, les prix syriens ne sont pas comparables aux nôtres et faire faire un matelas n’est pas une ruine.

N’empêche, qu’avec les menus frais et le versement du loyer pour six mois, mon capital est en train de fondre rapidement ; non, il n’y a pas moyen d’aller à une petite boîte retirer du liquide, ni de s’adresser à une Banque pour obtenir des fonds sur une carte Visa. En cas d’urgence, tu cours à Beyrouth ou à Amman.

Néanmoins, depuis quelques mois, tu peux ouvrir un compte en Euros ou en dollars et y faire transférer des fonds. Et les fonds restent en Euros ou en dollars.

Ma sœur me dit : ah, tu as un appartement ? Donne-moi ton adresse, que je t’écrive ! J’ai bien une adresse, mais y envoyer du courrier tu oublies. Je crois bien qu’il n’y a pas de facteurs et je n’ai pas vu de boîtes aux lettres. Les gens ont une boîte postale, ou ils se téléphonent. Mon hôtel d’accueil me propose de servir de bal.

Voilà pour les côtés pratiques à l’intention de ceux que l’aventure damascène tenterait.

Reparlons un peu de l’enivrante magie de l’endroit ; les nuits sont fraîches et tu stockes cette fraîcheur dans tes murs, puis tu fermes toutes les issues comme le font les gens des pays chauds.

De deux heures à quatre heures, tu fais la sieste ; puis, je vais dans la vieille ville et je goûte le glissement de la chaleur encore torride vers l’accalmie, jusqu’à la température absolument délicieuse de six heures.
Là, je sirote mon verre de thé chez An-Nafura ou au café d’en face, après un détour chez le glacier, et c’est l’abandon à la douceur du soir (oui, oui, sous le ciel rouge et noir etc. voir Boléro).

La fontaine a de l’eau, mais elle ne coule pas ; quant au narguilé, je crois que je vais renoncer car il devient très rapidement une accoutumance et l’Ami me dit qu’un seul narguilé équivaut à 20 cigarettes.

Le vin, la bière ? Il est extrêmement facile de s’en passer.

Je ne prendrai pas d’abonnement à Internet vu que j’ai un cyber en face et que la connexion est trop lente pour surfer ; en outre, j’aurai besoin de tout mon temps pour étudier. Je me rends compte que je ne sais rien, mais encore…

Hier, dans la vieille ville, un couple perdu et éperdu m’entend parler l’anglais et me demande un resto bien précis, près de là, dans une vieille maison. Avec mon arabe rudimentaire, je demande à un garçon : tu sais où se trouve un restaurant dans une vieille maison près d’ici ? Et mon interlocuteur nous l’indique. Mes anglos admiratifs : oh, comme c’est bien de tomber sur quelqu’un qui parle arabe et anglais. S’ils savaient !

L’Ami m’accompagne faire mes premières courses pour que je ne me fasse pas rouler ; cet homme, qui a l’âge qu’aurait pu avoir un fils, me traite paternellement, mais sans aucune condescendance. Il pense à tout, me change ma serrure et me dit bien que s’il me met le pied à l’étrier, après j’aurai moins besoin de lui.


Bonsoir les amis,

Ce courrier est pour moi très important d’autant plus que je n’ai pas encore accès au mien. Hotmail est interdit de séjour pour le moment. Si vous voulez m’écrire un mot en direct essayez amg@amg1.net, ou encore annemariegoossens@compuserve.com.

J’ai passé trois heures d’angoisse parce que je pensais avoir perdu mon passeport. Sans passeport t’es mort.
Comme partout ailleurs, sans passeport tu ne sors pas du pays, mais – chose bcp plus importante – tu ne tires pas d’argent sur ton compte en banque. Bien sûr, j’avais déjà décidé de me tourner vers l’ambassade pour en obtenir un autre, mais si à Bruxelles il te faut trois semaines, Dieu sait combien de temps il m’aurait fallu ici !

Ce n’est qu’au dixième passage que j’ai décidé de soulever l’innocent discman sous lequel il se tapissait. Toujours noter dans un lieu que tu n’oublieras pas, l’endroit où tu caches tes objets de valeur.

Revenons à Damas

La circulation

Un pied sur l’accélérateur, l’autre sur le frein, le doigt sur le klaxon. Ce sont des virtuoses. Je n’ai pas encore vu d’accident. On se déplace en minibus quand on commence à faire partie des meubles ; jusqu’ici, c’était le taxi, mais je veux voyager comme les autochtones. Les minibus n’ont d’autres arrêts que ceux de leurs clients. Quand tu es au fond, tu fais transiter tes cinq livres (quatre FEB) par les autres voyageurs jusqu’au chauffeur qui, tout en conduisant, renvoie la monnaie par le même chemin. Il y a toujours quelqu’un qui t’aide à t’y retrouver dans les itinéraires.

Evaluation de mes connaissances d’arabe

Le professeur a dû être nettement moins impressionné que les touristes perdus de l’autre jour.
Enfin, je ne pense pas que l’on me mette à l’alphabet.

Rencontre francophone

En avance sur le rendez-vous avec ma propriétaire, je vais prendre un café dans un bar près d’ici et je ne peux pas m’empêcher d’entendre une vive conversation en français entre cinq femmes assises à la table voisine ; elles parlent évidemment de l’actualité et certaines choses entendues me donnent une folle envie de les connaître. Qu’est-ce que je risque ? Je m’approche et je me présente ; elles m’accueillent à bras ouverts et m’invitent à venir à leur réunion hebdomadaire. Elles sont Syriennes et il y a une Française qui va suivre des cours au même institut que le mien. Malheureusement, je ne pourrai y aller qu’une seule fois vu qu’elles se réunissent le matin.

Mon logement

Il est merveilleux de bon goût et de confort ; le matelas conviendrait à n’importe qui d’autre n’ayant pas mon passé dorsal. Le premier jour, je n’arrive pas à allumer le butane et, comble d’horreur, je dois me faire non seulement un nescafé, mais en plus, froid. Ayant appris à allumer le gaz, je pense à toi, Dominique, tous les matins, en faisant mon café arabe à la cardamome dans le petit pot ad hoc, qui doit bien coûter 150 FEB, et au monstre (ma machine expresso à 600 Euros) que je t’ai légué avec soulagement.

J’ai un lave-linge, frigo etc. Je m’achète un fauteuil en plastic pour le mini balcon qui a le seul avantage d’être à l’extérieur ; tout à côté, il y a une école.

Le quartier, c’est comme Bockstael : il y a beaucoup d’Arabes J ; je dis cela à titre de transition vers l’humour. Il faut vraiment y aller sur la pointe des pieds, car ce que nous trouvons rigolo peut offenser ailleurs.

Mes voisins de palier

Il y a trois autres appartements dont un est occupé par une famille traditionnelle. Un coup de sonnette est toujours suivi d’un remue ménage, et quand la maîtresse de maison vient t’ouvrir, c’est avec son voile sur la tête. En famille, les femmes gardent leur hijab s’il y a un homme de l’extérieur. Dans les deux autres appartements, il y a respectivement des Libanais et une famille dont la femme ne porte pas de voile.

Je serai bcp moins prolixe dans deux semaines quand mes cours commenceront ; je ne prends pas de photos pour l’instant car j’attends de savoir parler pour demander la permission etc. Un « moumkin ? » suffirait, mais je ne suis pas pressée. Ce que j’adore, ce sont les expressions des gens, leurs poses, toute leur façon d’être.

L’Ami continue à me rendre d’inestimables services comme d’aller payer la note d’électricité (cela se fait dans une petite baraque, le long d’une avenue) et de téléphone (les appels locaux sont bon marché, mais les internationaux avec carte, sont à 80 FEB la minute aux heures pleines ; dans l’autre sens, ma sœur me dit que de Paris il en coûte quatre Euros la minute. Est-ce possible ? Avec le 1666 à Bruxelles, c’était bien moins cher. Jecko, tu peux dormir sur tes grandes oreilles, tu n’auras plus de coups de fil pendant huit mois et je suis certaine que tu le regrettes. Avoue !

Le téléphone

Je reçois un coup de téléphone à minuit, et contrairement à ce qui se passait à Bruxelles, où ce ne pouvait être que Margot ou du harcèlement, ici c’est tout à fait normal. Adieu le neuf heures du matin – neuf heures du soir.

Les Arabes en Allemagne

Ma propriétaire finissait de téléphoner quand je suis venue prendre les clés et me dit, presque en larmes, que sa fille, qui vit en Allemagne, a été convoquée par la police et qu’il en va de même pour tout qui porte un nom arabe ou qui a commis le délit de naître avec une « sale gueule ».

En Amérique, l’on ratisserait tout ce qui, de la génération contestataire, tient encore sur ses jambes. La terre des hommes libres (land of the free) y ressemble de moins en moins.

db tu pourrais m’aider ?

J’ai des doutes quant à la proportion des Musulmans ici ; dans l’avion, on m’avait dit 65%, maintenant on me dit 87% (?). Ce n’est pas que ce soit tellement important, mais je ne veux pas vous donner des chiffres erronés. D’après Lonely Planet (non vendu en Syrie, mais toléré ; je n’ai jamais caché mon exemplaire), les Arabes représentent 90% de la population (17 millions) (cela ne veut pas dire 90% de Musulmans puisqu’il y a des Chrétiens et des Druzes notamment), les Kurdes sont au nombre de un million et le reste se répartirait entre Arméniens, Circassiens et Turcs. Le guide ne mentionne pas le nombre de Palestiniens.

Dominique, Arcopal, c’est toi ? En face de chez moi, il y a un magasin qui en vend. C’est toi qui as dessiné la vaisselle ?

Allez, bon vendredi (c’est-à-dire, bon dimanche).

Je ne pense pas que mon cyber sera ouvert.


Samedi 21 septembre

Le vendredi ressemble en effet à nos dimanches ; je parcours les souks où tous les magasins sont fermés, ou presque, mais où il y a des promeneurs. Bekdash, le fameux glacier, est ouvert. Au détour d’une ruelle, je tombe sur un marché de vêtements très actif. Je ne sais pas ce qui va se passer dans l’après-midi car je serai en pleine sieste.

C’est tout pour le moment. L’Ami m’apporte aujourd’hui mon matelas, une petite table et le fauteuil en plastique et avec cela je serai équipée pour mes huit mois de séjour. Il m’a aussi trouvé une femme de ménage.

Si vous avez des questions, n’hésitez pas. Passez par Pascal ou Dominique ou encore par mon privé.

Tot ziens (Illa lika)


dimanche 22 septembre 2002

Premier café sur le balcon

Après une nuit orthopédiquement correcte sur mon nouveau matelas, six heures me trouve, avec mon petit café arabe, sur la terrasse ; l’école d’à côté doit être un pensionnat car il y a trois paires de chaussettes, une par fenêtre, qui sèchent coincées entre les lattes du store extérieur.

Mis à part son tabagisme effréné, l’Ami est très soucieux de sa santé. Par exemple, la mousse sur le café serait nuisible. Avis à toi Dominique. Moi, je veux bien suivre ses conseils pour beaucoup de choses, mais je passe outre.

Et n’est-il pas dangereux de renoncer à tous mes vices à la fois ? Mon corps a déjà été sevré brutalement de son apport bachique, vais-je lui refuser le plaisir du narguilé ? Regarder ma fontaine adorée à travers le nuage parfumé d’une fumée, qui a été après tout lavée, cela ne vaut-il pas quelques jours de moins sur cette terre ?

A la radio, la voix fraîche de Fairouz.

Qu’est-ce qui te manque ?

Pas grand-chose ; vous, oui. Les vannes que j’échangeais avec Pascal, les journées au Bain turc de Saint-Gilles, mes échanges avec mon tabbagh et ma boulangère. Ma chère Ayse. Les conversations quotidiennes au téléphone avec ma sœur.

Ma musique ; poids oblige, je n’ai pris qu’un cd de Oum Kalthoum et celui d’Emilio, condisciple rencontré au Maroc chez Alif (Arabic language Institute Fez). Cette pénurie sera facilement comblée car les cd sont pour rien ici et j’ai acheté une petite radio.

Mes draps J en percale ; bourgeois, hein ? Ici, le marchand m’a dit : vous penserez à moi en vous y glissant. Il ne pensait pas si bien dire. On dirait du papier émeri J. Ils coûtent aussi dix fois moins cher que chez nous.

Mon logement (suite)

Je suis tout près d’une mosquée et hier soir j’ai pu entendre de belles psalmodies sur les haut-parleurs.

Mon immeuble est en retrait de la rue au bout d’un passage planté de chèvrefeuille ; je ne vous en dis pas plus.
En faisant l’inventaire des lieux, je trouve de grandes bouteilles en plastique, remplies d’eau, sous l’évier. Il doit bien y avoir vingt litres là.
Chaque appartement a son contingent d’eau et comme je vis seule je n’ai pas grand-chose à craindre, mais il vaut mieux prendre ses précautions. Je devrai aussi me procurer un petit butane de secours; ma bonbonne touche à sa fin et il s’agit d’accrocher le revendeur qui passe régulièrement dans la rue. Il faut aussi une lampe de secours pour le cas où il y aurait des coupures d’électricité.

Faire le vide

Quand je suis partie aux States en 1969, une collègue m’avait dit : partez sans préjugés. L’anti-américanisme était de bon ton dans les milieux de gauche à l’époque. Cette attitude m’a permis de me créer mon Amérique à moi et je l’ai bcp aimée. Elle existe sûrement encore sous le fatras de la propagande actuelle.

Je fais de même ici. Je ne suis ni politologue ni même intellectuelle ; je vous décris ma vie d’un point de vue tout à fait personnel – et bien sûr, privilégié.
C’est avec une certaine appréhension que les gens me demandent ce que je pense de leur pays. Tout ce que je peux leur dire, c’est que je m’y sens bien et que j’aime les gens et la ville. Je n’ai pas encore eu le temps de sortir de Damas. Il faut dire que quand je questionne un étranger à Bruxelles sur son opinion de la Belgique, je suis aussi un peu inquiète.

Mon cyber

Un endroit comique. Juste de l’autre côté de la rue. Tantôt, je peux, tantôt c’est non. Le site est parfois investi par les écoliers d’à côté, sans doute pendant les récréations, qui jouent sur leurs écrans dans le noir. Et ça fume !

Le « gérant » doit avoir 17 ans à tout casser. Très gentil. Je ne sais pas ce qui s’est passé avec hotmail, mais maintenant ça marche. Si vous
n’êtes pas dans mon carnet d’adresses votre courrier ne me parvient pas car j’ai actionné le dispositif anti-spam. Donc essayez ici.

A ce sujet : ce texte, je l’écris depuis le confort de ma machine et mes réponses sur place sont nécessairement laconiques car je dois taper sur un clavier qwerty et je crois bien que le cyber a un nombre de lignes limité ; on me demande parfois si j’ai bientôt fini.

Hasta luego !


Lundi 23 sept. 02

Sur le balcon à six heures, avec une quintuple ration de café « turc » puisque c’est ainsi que nous l’appelons ; j’entends déjà l’Ami dire que c’est très mauvais pour la santé, mais je me suis réveillée avec un mal de tête terrible.
Au pensionnat, je dénombre six paires de chaussettes. Les gosses se lèvent à la même heure que moi car il y a de la lumière chez eux.

Le coiffeur

La tâche devenait urgente car j’avais la tête hirsute d’un ancien Belge.

Mon professeur me donne l’adresse du sien et je débarque vers 19 heures 30 sans rendez-vous – c’est comme ça que l’on fait – me disant qu’à cette heure-là je n’aurai plus aucune chance d’obtenir une permanente. Pas du tout. Je dis bien au garçon : pas comme un mouton SVP, et je sors (je n’ai pas voulu qu’on les sèche) frisée comme un astrakan. En fait, rentrée chez moi, je constaterai que la permanente est très réussie une fois que je lui aurai donné un coup de brosse.

Cet heureux dénouement vient au bout de journées de lutte pour donner à ma tête un aspect présentable.

Vous savez combien nous sommes toujours à l’affût des produits naturels, des recettes locales etc. ?

Ici, il y a le savon d’Alep qui est le meilleur du monde ; j’ai relégué les briques d’YSL offertes par des copines dans mes tiroirs de linge, qu’elles parfument discrètement, pour employer de l’Alep à tout va. Même comme shampoing.

Bon, à l’épicerie, je trouve un mélange fabuleux pour mes cheveux secs : huile d’olive, huile d’amandes et cactus. J’en applique de grandes rasades sur mes cheveux assoiffés.
Eh bien, il m’aura fallu trois lavages à l’Alep, puis finalement un shampoing genre Elsève pour que mes cheveux retrouvent leur aspect (sec). Je pensais qu’ils étaient huilés à vie ! Il faudra que je me procure le mode d’emploi.

Au salon de coiffure, je demande si la prochaine fois on peut me faire une application au henné. Et comme font tous les touristes, je répète le mot de plus en plus fort, pensant qu’avec le volume, il arrivera à se faire comprendre. On ne me comprend pas.

Aujourd’hui, je vais au hammam passer la journée et je vais réessayer. Peut-être que le mot hinna (étymologie du Petit Robert) passera mieux.

Le syndic

Hier soir, on frappe à ma porte et ma voisine (en voile) me présente un monsieur très distingué qui vient collecter ma contribution mensuelle au salaire de l’homme qui lave les escaliers et qui ramasse les poubelles (on les laisse dans un sac devant la porte du palier). « Si vous avez besoin de quoi que ce soit, j’habite à l’étage d’en dessous ». Si je lui demande de m’enregistrer un poème de Mahmoud Darwich, vous pensez qu’il tiquera ?

L’Ami m’a dit que l’immeuble héberge des artistes, des journalistes. Un peu comme le mien à Bockstael.

Draps en percale

En sortant de chez le coiffeur, je plonge directement vers un sous-sol qui affiche un mot qui contient podo ; je me dis, ah, un « podiatrist ». A mon coup de sonnette une dame vient m’ouvrir, masque sur la figure. Je montre mes pieds et elle me montre ses dents. C’était une dentiste. Tout reste à faire.

Ma halte suivante est pour un magasin de draps ; je suis à Malka, un beau quartier de Damas. La vie est courte ; je sais bien que mes draps en émeri vont s’assouplir après quelques lavages, mais il m’en faut une seconde paire pour mes éventuels invités. J’en ai trouvé de très beaux de fabrication syrienne, et cette nuit, qu’ils étaient doux à la peau !

Tous ces détails sont bien anodins et n’intéressent finalement que moi, mais j’aurais voulu les connaître avant de venir et je me dis que parmi ceux qui me lisent ils intéresseront quelqu’un.

En route vers le hammam et mon premier pas sur la pente savonneuse du vice (narguilé).


Lundi soir 23 septembre 2002

Quelle aventure que l’envoi du message de ce soir ! Je m’y suis reprise à deux fois, sans succès. Puis j’ai réessayé, et il est enfin passé, malheureusement avec les crottes habituelles.

Revenons à (et pas sur AUB) à Damas

Et prosaïquement, à mes cheveux. Avant le coiffeur (et on dit coiffeur en arabe syrien) j’étais ancien Belge, après, astrakan, après, c’était bien, et maintenant, c’est comme avant, sauf que c’est bouclé.

Le henné, oublié depuis que « mon » marchand d’épices me dit que c’est pour les cheveux gras. J’ai aussi, « mes » deux cireurs de souliers et mon « La Perle » (resto à Bockstael où je dégustais régulièrement le plat du jour).

Le Hammam

J’arrive avec mon huile à moteur en espérant obtenir de meilleurs résultats, mais aussi en me disant hypocritement que finalement c’est à ma « laveuse » qu’il incombera de dégraisser mes cheveux.

Ah, ce hammam ! Il faudra que je le photographie ! Magnifique, et en même temps drôlement familial avec les draps de bain qui sèchent en hauteur sur un fil.

De la rue, où un homme est posté en faction pour empêcher toute irruption indésirable, tu arrives d’emblée dans la grande salle d’accueil et de repos ; il y a des divans le long des murs, un bassin au milieu. C’est aussi là que tu te déshabilles dans un coin à peine abrité des regards ; il y a peu de monde à 10 heures du matin. Les femmes n’ont qu’un jour par semaine, sans doute parce qu’elles sont si peu nombreuses à venir.

Je choisis le grand jeu avec épilation ; cela se passe aussi dans la grande salle. Mais quand la vigoureuse madame avance avec sa grande boule de caramel (mélange de sucre et de citron) en faisant mine de viser mon plaisir, je cale et je lui montre mes demi jambes. La totale, je la garde pour les interrogatoires qui ne sauraient tarder si vous continuez à poster des bêtises, db et dominique. Sorry, un peu d’humour noir. Je vous sonnerai les cloches demain.

La dame me fait remarquer mes ecchymoses qui sont toujours nombreuses et je me dis que vu la force de ses poussées, celles-ci auront tôt fait de se rejoindre pour n’en faire qu’une seule. Eh bien non, son travail ne laissera ni traces, ni poils.

Cela étant fait, j’entre dans le vif de l’établissement : une salle rectangulaire au centre de laquelle il y a un long marbre sur lequel on s’assied, puis on se couche selon les opérations ; une autre femme m’asperge, puis me fait entrer dans un réduit qui est le bain de vapeur proprement dit. Pas de vapeur avant un quart d’heure, mais qu’est ce que je transpire ! Quand la vapeur arrive, je me crois dans une marmite à pression. Je ne reste pas longtemps.

Après, c’est le décrassage ; la dame pointe vers mes ecchymoses et se contente de cela. J’ai autrement peur qu’elle commente mon sein, mais elle a du tact. De toute façon, je ne m’en serais pas offusquée, mais des fois qu’elle penserait que j’ai le mauvais œil avec mes balafres par devant et par derrière ! Je n’ai jamais dû être aussi propre de ma vie. Elle me bichonne dans tous les recoins, sauf l’essentiel, soin qu’elle me laisse. Elle me ponce aussi les pieds.

Avant de commencer tout ce rituel, elle m’a innocemment enduit les cheveux de mon huile. Qu’est ce que j’ai dégusté pour ma faute ! Elle me lave la tête au savon d’Alep et je me dis que les Américains ont inventé quelque chose de bien avec le No More Tears. Le savon d’Alep dans les yeux, mais c’est un peeling ! Quelle horreur ! Evidemment, elle doit s’y reprendre à deux fois, doublant ainsi mon martyre. Ensuite, elle passe à un shampoing plus doux, mais je ressortirai de là avec le problème entier. db, la quête se poursuit. Il ne me reste plus qu’à me raser la tête.

Enfin, toute propre tu vas t’étaler sur les divans en sirotant un thé bien sucré.

Note pour celles qui viendraient dans un hammam syrien : on ne se promène pas, comme chez nous, les fesses à l’air ; on vient avec une petite culotte, mais les seins peuvent être à découvert.

Seule à Damas ?

Oui, je suis assez seule, même – l’Ami mis à part – tout à fait, mais les rencontres sont faciles.

Ce jour, j’ai fait les connaissance suivantes : ce matin, sur la route où elle attendait le micro bus (et pas le mini bus comme je l’ai écrit ; le micro doit avoir dix places, le mini est plus grand), une Circassienne de dix-huit ans m’invite dans son village et je pense bien que j’irai. Ce village aurait reçu une distinction pour sa propreté et je crois aussi parce qu’ils y pratiquent la limitation des naissances.

Cette jeune fille, qui parle l’anglais mieux que je ne parle arabe, mais avec laquelle la conversation est épuisante, se met en tête de me conduire jusqu’au souk Hammadié où doivent se dérouler mes ablutions en prenant des chemins aussi nouveaux pour elle que pour moi. A un moment donné, nous devons traverser un cimetière. Elle hésite et veut en faire le tour. Je propose de le traverser. Nous nous perdons parmi les tombes et trouvons enfin la sortie. Elle m’explique la signification ou le but des plantes sur les tombes. Elles auraient quelque chose à voir avec le repos du défunt. Il faudra que je me renseigne.

Bref, la promenade est interminable et mon mal de tête me reprend. Néanmoins, je souris car elle est si gentille. Elle me prend la main comme on fait ici, même entre hommes. Elle me demande pourquoi je souris : je lui dis que je suis heureuse. Elle ne l’est pas. Je lui demande : chagrin d’amour ? Elle m’a l’air assez décidée à échapper à ce piège. Je n’en saurai pas plus. Elle fait ce détour pour moi en se rendant chez sa grand-mère. Elle me laisse dans le hammam et me donne son numéro de téléphone.

Une autre femme qui me le donne (son numéro de téléphone) – je la rencontre au hammam – est une Marocaine mariée à un Syrien.

C’est aussi là que je rencontre deux Espagnoles dont l’une vit à Beyrouth. Quand sa sœur a raconté qu’elle allait en Syrie, les gens ont écarquillé les yeux : EN SYRIE ????

Dernière rencontre de la journée, téléphonique celle-là, d’un Mauritanien qui cherchait le locataire précédent. De fil en aiguille – après que j’eusse refusé d’aller chez lui ou que lui vienne chez moi – j’accepte un rendez-vous devant la fontaine pour demain, mardi. Il se décrit comme beau gosse, gosse sûrement : 30 ans ; mais il serait poète et m’enregistrera Mahmoud Darwich. Pour ceux d’entre vous qui ne le connaîtraient pas encore, c’est le plus grand poète arabe en vie (C.K. reprends-moi si je me trompe) et Palestinien.

Je ne sais pas si j’irai vu mes vilains cheveux…. Tiens, et si je me couvrais la tête ? Ces cheveux, je crois que je vais les jeter.

Consulté au sujet du rencard avec Mohammed, l’Ami me dit : ok, vas-y, mais fais attention à ton fric.
Hélas, on n’est plus à l’âge où l’on doit craindre pour sa vertu.

Avant de fermer, il y a des manifs pour les Palestiniens ; aujourd’hui, c’était à Yarmouk, un camp/village palestinien (j’étais trop fatiguée par le bain pour y aller) et vendredi, ici, à Damas. J’y vais.

Il est 10 heures 45 ; j’attends ma propriétaire depuis 4 heures ; à 6 heures, j’ai demandé une pause pour aller chercher mon courrier et quelque chose à manger ; elle m’a dit, je viendrai à 10 heures. Je vous l’ai dit, il n’y a pas d’heure ici, mais c’est la première personne qui me fait ça. D’ailleurs, elle ne viendra pas.

Par contre, l’Ami est toujours d’une ponctualité scrupuleuse. Demain, à deux heures, il me présente ma femme de ménage.

Leyla sayda (bonne nuit) (je transcris cela avec des y au lieu du tréma à cause des tours que me joue word ; c’est aussi pour cela que je parle de sister au lieu de sœur et que je vais taper o euf)


Le lendemain matin (mardi 24 septembre 2002) sur mon balcon

En face, il y a un T-shirt et peut-être bien un slip.

Vous deux, db et dominique, au garde à vous. J’ai un o euf à peler avec vous.

Qu’est ce que c’est que cet esprit mercantile ? Je suis en train d’écrire pour mon plaisir et vous voudriez rassembler ces inintéressantes chroniques pour les coucher sur papier ? J’écris en style internet, pas en style écrivain. Si vous aimez me lire, c’est parce que vous m’aimez bien ; ces réflexions n’intéresseraient que ceux qui ont un lien avec la Syrie ou avec moi. J’ai évoqué Lieve Joris ; son livre n’a rien à voir avec ceci. C’est quelqu’un de sérieux qui a fait ses recherches. Mais vous savez, quitter la pièce après y avoir pété, ou plutôt, si cela était possible, l’inverse, très peu pour moi.
Laissez-moi rêver : le livre de ma vie (points de suspension) je ne pense pas qu’il verra le jour. Le présent damascène ne peut pas ramener le passé à la surface. Mais écrire un ver, un seul, et en arabe, qui serait récité dans les écoles et inscrit dans les cendriers des restaurants !

BTW, j’en ai déjà pondu un, en écossais, à Edimbourg à Buccleuch place, sur mon banc qui me tiendra lieu de pierre tombale. Je l’ai volé, à mon insu, à Robert Fergusson, poète mort à 24 ans dans la maison de fous ; antérieur à Robert Burns qu’il a inspiré. Donc, en reconnaissance pour les mois merveilleux que j’ai passés à Edimbourg, j’offre un banc à la ville sur lequel je fais apposer une plaque avec mon nom et un vers de Fergusson que je crois erronément hyper connu (comme si en français on se croyait obligé d’écrire sous « ô temps, suspends ton vol », le nom de l’auteur). Et c’est ainsi que je passerai dans l’histoire comme un grand poète écossais.
Reikie, fareweel! I ne’er cou’d part
Wi’ thee, but wi’ a dowie heart.
Pour ce qui est de l’arabe, je ferai mieux. Et comme on parle de pierre tombale, si je mourais ici, faites-moi envelopper dans un drap (de percale) et si cela est possible, ensevelir dans le désert. Surtout pas de caisse ou de promiscuité.
Allez, je suis au bout de mon rouleau de formules : à la revoyure, in cha Allah.


Marhaba !
Je crois que cela veut dire bonjour, salut, bienvenue

Vous voulez tout savoir sur mon rencard avec Mohammed ? Eh bien, vous serez déçus et soulagés d’apprendre que je me suis dérobée.

A trois heures, mes cheveux étaient présentables. Ils avaient cédé au quatrième type de traitement (L’Oreal) et je n’allais pas avoir besoin de me couvrir le chef.

J’étais allée chercher mes vêtements d’apparat chez le teinturier, un ample ensemble genre arabo-africain fabriqué en Hollande et vendu à la Galerie des Princes, qui a suscité ce matin l’envie d’un Américain noir et musulman rencontré lors de l’inscription à l’institut. Mais, nous y reviendrons après. Le teinturier avait fait un travail absolument impeccable ; je n’ai jamais vu ça. Pas un petit faux pli et d’après les photos du magasin, ce sont des hommes qui repassent. Quand ils s’y mettent, ils arrivent à être surprenants !

Je suis donc prête pour la rencontre de 6 heures, quand ledit rancard (Mohammed) m’appelle et je lui demande qui était la personne qu’il connaissait dans mon appart avant que je n’y emménage ? Je m’étais renseignée auprès de ma logeuse. Paf, il échoue au test.

Ensuite, ne voulant perdre ni mon temps ni lui faire perdre le sien, j’insiste sur le fait que je suis une vieille dame et sa réponse le fait passer à la trappe. N’en déplaise à l’Ami, s’il en voulait à mon fric, c’était bien aussi une séance de zig zig qu’il avait en tête.

Pour ne pas risquer de tomber sur lui, je suis allée à la fontaine à 16 heures en traînant mon écritoire de campagne ; il était grand temps qu’il me rembourse ses frais de transport. Que fait-on avec un écritoire de campagne ? Eh bien, on écrit à Margot, qui n’a ni ordinateur, ni fax ; elle a maintenant un répondeur, mais ce n’est même pas le sien. Une mémé de mon âge totalement réfractaire au progrès. Je lui ai donc pondu ma bafouille à la main et j’ai aussi écrit des cartes postales que vous recevrez dans un certain temps.

Les boîtes aux lettres

On en trouve ici et là ; elles sont rouges, comme toujours, et portent la mention Boîte aux lettres et l’équivalent en arabe. Le pays est devenu indépendant en 1946 après avoir été sous mandat français depuis 1920.

Mon baptême

Aujourd’hui pour la première fois je me suis rendue compte de mon changement de nom. Cela s’était en fait passé lors de mon passage par notre ambassade qui m’avait délivré une attestation en arabe et en français à l’intention de la police.

Dans Assimil, Jacques Verneuil devient Firnouille, et moi, je suis à présent Aani Rousenz car il n’y a pas de G(ue) en arabe, sauf en Egypte où ils ont transformé le Dje en Gue (Gamal Abdel Nasser, alors qu’il devrait se prononcer Djamal A. N.). Je vais laisser tomber Marie pendant huit mois pour me simplifier la vie et celle des autres. Le nom de grande poétesse arabe est tout trouvé.

C’était le matin des inscriptions et j’étais sur place une demi heure avant l’ouverture. Je me suis respectueusement tenue dans la salle d’attente où dormait un Marocain totalement épuisé qui venait accompagner son ami Algérien. Nous avons été rapidement rejoints par l’Afro-américain musulman qui admire ma vêture (je l’appellerai Abou Kamel, mais s’il a bien un nom arabe, ce n’est pas celui là), et par un barbu en soutane que j’ai pris un moment pour un prêtre, mais je me trompais. Nous attendons sagement et voyons défiler des gens qui disparaissent vers le couloir de droite ; on vient chercher le monsieur en soutane alors qu’il est le dernier arrivé, et nous continuons à attendre jusqu’à ce qu’Abou Kamel décide de prendre les choses en mains et va aux renseignements.

Il trouve le bon bureau et vient nous libérer de notre cul de sac. En attendant, j’ai perdu mon avance et, à cinq minutes près, je n’arriverai pas à terminer les formalités aujourd’hui.

Donc, c’est en remplissant les formulaires que j’ai fait la connaissance de Aani Rousenz ; je commence aussi à me familiariser avec mon adresse puisque je dois la décliner plusieurs fois.

Ceci n’est qu’un début et c’est le plus facile. Quatre stations dans différents bureaux et on nous remet notre ordre de mission.
D’abord, aller à la Banque (qui n’est pas près) pour payer. Ensuite, traverser toute la ville pour aller au AIDS office afin de se faire piquer.

Pour nous aider on nous remet des petits bouts de papier sur lesquels figurent les instructions à l’intention du chauffeur de micro ou de taxi.
Je pensais proposer à Abou Kamel de faire équipe avec lui, mais il a disparu et je ne le verrai ni à la Banque ni au SIDA.

Les photos

Si vous venez suivre des cours, prenez-en 16 et je ne suis pas certaine que cela suffira (j’en ai distribué 12 jusqu’ici, mais je ne suis pas au bout de la course). Vous en laissez partout (ambassade, police, banque) ; à l’Institut, je vois qu’ils en demandent 7 et je blêmis, je n’en n’ai plus que 5. Soulagement, ils m’en prennent cinq ; c’est en arrivant au bureau Sida que j’ai compris où devaient se loger les deux autres. Il y a une longue file, mais ici les femmes passent avant tout le monde (ah le machisme a ses bons côtés !). Donc, on me réclame les deux photos que je n’ai pas et des photocopies de mon passeport que je n’ai pas non plus (tu t’en fais six pour être tranquille si tu viens) ; photocopies de toutes les pages.

Heureusement, il y a tout près un magasin de photocopies et de photo.
Là, croyant bien faire, ils me vendent aussi pour 500 livres de timbres fiscaux, ce que voyant, les gens du Sida me renvoient au magasin TOUT DE SUITE (et pas après la piqoûze comme je le ferais) pour me faire rembourser car les étudiants ne paient pas.

Le toubib a fini ses ponctions et s’assied au bureau d’où il déloge une doctoresse qui les continuera. Il tamponne avec vigueur des formulaires ; signe des papiers et reçoit une pile de passeports qui viennent se poser sur le mien que je ne quitte pas un instant des yeux.
Il manie les passeports à la façon d’un croupier ou d’un magicien ; j’angoisse. Il appelle des noms à toute allure et ils viennent tous récupérer leur bien. Il en reste un : c’est bien le mien et le docteur s’occupe enfin de moi. Un regard éloquent sur l’aiguille que mon généraliste m’a donnée car il faut dire que les leurs sont fraîches et à usage unique, et c’est fini.

Vous reviendrez demain à 10 heures chercher votre certif. Je serais arrivée plus tôt, j’aurais tout fini en une fois. Et le bureau du Sida est LOIN ! Il ne faut pas non plus s’emmêler avec les petits papiers et remettre au chauffeur celui qui conduit à la Banque alors que l’on veut aller au Sida. Enfin, on apprend à prendre la vie comme elle vient.

Et ma femme de ménage ?

Elle ne s’est pas plus matérialisée que Mohammed, mais je n’y suis pour rien. Il règne un méchant virus à Damas qui résiste aux antibiotiques. L’horrible zona que je me suis payée avant de venir m’en protègera, je l’espère. La dame viendra peut-être demain ; si elle est encore malade, l’Ami me propose un homme qui travaille à l’hôtel et qui est parfait.

Vous devez vous lasser de me voir vanter Damas, mais je suis sous le charme ; hypnotisée.

Et pour terminer (pts de suspension) les dames francophones

Je les ai retrouvées hier, moins nombreuses que la semaine dernière. Pour s’adapter à mon horaire, elles me proposent le café le mercredi après-midi puisque toutes mes matinées sont prises. Je parle longuement avec, disons, Suzanne. Nous avons en commun notre passé d’interprète, profession qu’elle a quitté rapidement pour se marier. Quand Suzanne sort la photo de son fils qui travaille à la Banque mondiale, je leur montre une photo de Charles et elles me demandent quel était son métier. Quand je dis : gendarme, il y a comme un silence et je me rends compte que j’ai en face de moi des femmes de diplomates qui rencontrent peut-être pour la première fois une femme de gendarme. Ce sera un bon test. Elles peuvent toujours ne pas venir.

J’ai envie de me tirer de cette galère. J’essaie de ne pas être raciste, mais le milieu des diplomates ne m’a jamais intéressée ; toutefois quand, comme moi, on prétend respecter l’individu, on ne rejette pas les gens parce qu’ils appartiennent à un milieu avec lequel on n’a pas beaucoup d’affinités.

Dans la soirée, Suzanne me téléphone et nous bavardons longuement. Elle me propose un footing à 5h30 du matin ! Pitié ! ça c’était bon autrefois. Nous habitons à quelques minutes l’une de l’autre ; il y a un parc à proximité que je m’en vais découvrir dès que je serai sortie de cette caverne cybernétique.

Allez, masa al hayir (ça, on le dit l’après-midi) et toi, tu réponds, masa al nour.


jeudi 26 septembre 2002

Ouf !

J’ai réussi mon examen de sida ; j’arrive à 9 heures, mais ils m’avaient bien dit dix heures et en attendant, je m’invite à un café chez le gars qui m’avait fait mes photos et vendu les timbres fiscaux hier. Je bavarde avec une femme que j’ai vue à l’institut et qui s’invite, elle aussi, au café de mes hôtes. Elle me servira d’interprète.

Un jeune collaborateur du gérant vient bavarder avec nous et nous dit son désir de travailler en Belgique. Je lui montre une photo de Pascal (ici un renvoi à la tête du Jeck) et je lui demande : tu veux vraiment vivre avec des gens comme ça, toi ? Il recule épouvanté surtout quand je lui en montre une autre de Monsieur Hyde (tous ces mecs ne sont qu’une seule et même personne) en train de se taper un merveilleux dans ma cuisine.

Il fume trois paquets par jour et cela lui coûte pratiquement 100 livres ; je lui sonne les cloches par l’intermédiaire de Greta, ma future condisciple, en lui parlant du cancer du poumon.

Bref, je passe une heure passionnante. A dix heures tapantes, je retourne au sida et on me fait monter au bureau du directeur ; je me dis : c’est sûrement grave pour que je doive aller voir le Numero Uno, mais franchement, il n’y aurait guère que le Saint Esprit qui aurait pu me contaminer.

Non, c’est parce que l’on ne veut pas me faire attendre davantage et que l’on me fait sauter l’étape du rez-de-chaussée, les formulaires attendant dans le bureau du directeur d’être descendus.

Retour à l’Institut

Encore une petite photocopie du diplôme sida et j’arrive presque au bout de mes peines. Il faut néanmoins remplir un long questionnaire où on te demande notamment le nom de ton grand père maternel (je le connais).
Dans les couloirs, je croise des Russes belles, belles ! et des gens de toutes les couleurs. Abou Kemal est lui aussi rentré de mission.

Enfin, et je me suis étonnée de ne pas entendre une sonnerie de trompettes, c’est la consécration et la remise de la carte d’étudiant.

Pas si vite, Aani Rousenz, si tu veux ne pas te retrouver en classe de Alif, Bâ (abc pour les roumis), il reste un examen de langue à faire.

La feuille que l’on me présente est entièrement en arabe et je suis là à la déchiffrer comme font les illettrés fonctionnels : en remuant les lèvres.

Je passe le premier examen, je ne dirais pas haut la main, mais le résultat est suffisamment bon puisque l’on place la barre plus haut. Ce deuxième niveau conduit droit à l’amaigrissement rapide dont m’a parlé Greta ; elle a tellement peiné qu’elle est devenue maigre comme un clou. J’en aurais bien besoin car comme m’a dit une dame dans les souks : à Damas, on ne maigrit pas ! Abstinence ou pas, le sucre comble rapidement le vide laissé par le vin et ce ne sont que loukoums divins (sorry, Ayse, encore meilleurs que les turcs), douceurs aux pistaches, petits gâteaux au miel et …. les fruits confits ! Je les achète par quatre, chez mon marchand d’épices, sans quoi ils y passeraient tous.
Je fais un grand détour quand je passe à proximité des pâtisseries palestiniennes car on ne peut pas ne pas y entrer pour manger ces rouleaux blancs, farcis de crème, ces vermicelles grillés qui coiffent un puits de fromage et les plateaux de « madloka ». Je donnerai des noms plus tard.

Bref, malgré mon désir de maigrir, je renonce à essayer d’accéder à un niveau plus fort. Alors, l’oral à présent ; je lis, avec un certain brio, aux deux dames qui me scrutent, un texte que j’ai sur moi, mais que j’ai préparé avec mon prof (et je le leur dis) ; la débâcle, c’est la conversation dès que je sors des phrases toutes faites. Tant pis, je fonce et j’ânonne des chapelets de mots, mélangeant le présent, le passé, le masculin, le féminin. Les deux dames sont charmantes et patientes. Je saurai dans cinq jours dans quelle classe on me placera. Les cours commencent le mardi 1er octobre.

Je renonce à poster

…. Mais pas à écrire tant les mots débordent de mes doigts ; si les deux têtes pensantes de cc21 voulaient bien télécharger mes textes ? Je passe parfois trois quarts d’heure à essayer de faire entrer ces impérissables paroles dans leur nid. L’autre avantage, serait que je n’aurais plus besoin de faire la chasse aux crottes en effaçant toutes les apostrophes de mon texte.

Bien que je travaille mon arabe, je suis encore en vacances, mais mardi, fini de rigoler.

Je laisserai sans le commenter le chat de mes petits voisins venir se coucher tôt le matin sur le bout de sa couverture exposé au soleil ; une main cueillir la chaussette qui est tombée du store sur le rebord de la fenêtre, puis, la seconde main ou plutôt la seconde chaussette être happée à son tour. Le passage fugace d’une femme sur le balcon du bout.

Vers le soir, c’est un autre minou qui vient se coucher, à l’ombre, sur le mur qui borde notre long passage vers l’entrée de l’immeuble.
Mon regard plonge dans les jardins du rez-de-chaussée ; le premier contient une niche de chien, animal hyper rare à Damas, Dieu merci, et pardon à ceux qui les aiment, mais quel plaisir de pouvoir marcher sans regarder où on met les pieds et de ne pas entendre d’aboiements ! Le deuxième est un vrai jardin avec des arbres ; plus loin à droite, les jardins sont en travaux.

En regardant le chat sur le mur, je me dis, voilà, j’ai trouvé, le charme des gens d’ici. Ce sont des chats ; ils en ont l’élégance, la volupté, la souplesse, les attitudes, la douceur, la séduction.

Je suppose que c’est ça tomber amoureuse d’une ville.

Je pense à ce commerçant paisible dans la grande allée rénovée de Hamadié, couché sur le sol de son faux plafond, accoudé à sa fenêtre, regardant passer les gens avec un air méditativement curieux.

Comment un ami américain n’a-t-il pu voir en Damas qu’une « dusty, poor, third world town » ?

Je vous quitte ; il y a Jacques Firnouille de chez Assimil et Masaka (dans un conte africain) qui m’attendent. Jacques a fini de prendre le thé chez le monsieur qu’il a rencontré dans l’avion et Masaka va se marier avec celui des trois frères qui a un bon cœur. Quant à tous les malades d’Atoui, je leur souhaite une prompte convalescence (c’est l’excellent livre que nous avions chez Marie Haps, mais où le toubib devait faire de bonnes affaires vu le nombre fois où on allait chez lui ou qu’il venait chez nos personnages).

Presto, vers ma cyber caverne et je vous la souhaite bonne.


27/09/02

Le presto de hier soir a fait chou blanc ; les garnements occupent toutes les consoles dans le cyber. On me dit revenez à 19 heures. En attendant, je vais visiter le parc tout près d’ici (il faut que je sorte de mes ornières sécurisantes) et quand je reviens, il est 19 heures 30 : après l’heure, ce n’est plus l’heure. Reviens demain. Cet après-midi, je posterai sans aucun problème.


Vendredi 27 sept. 02

Attendez un moment, que je me secoue de la farine dans laquelle je me suis fait rouler aujourd’hui.

A la poursuite des Palestiniens

C’était le jour de la manif silencieuse pour les Palestiniens qui devait partir à 9 heures du square Merdjé (des Martyres).

Je suis sur mon balcon où je fais mes devoirs et je guette le chat du pensionnat d’à côté qui va venir prendre son bain de soleil sur sa couverture. Mauvais signe, il ne vient pas.

DS m’a bien dit : pas de manifs, tu avais juré de rester tranquille.

Et je résiste… jusqu’à ce que la chanson El Quds (Jérusalem) chantée par Fairouz m’arrache à mon absentéisme et que je me décide à descendre en ville.

Démocratiquement, en micro (le nom est Service ; tu le vois inscrit aux arrêts, qui ne servent pas à grand-chose puisque ledit micro s’arrête partout).

Depuis le terminus, je rejoins le square Merdjé à pied ; il est 10 heures et je ne vois plus personne. Diantre, quand ils disent 9 heures, c’est 9 heures. La police me dit de prendre un taxi pour rattraper les manifestants. Le taxi me dépose devant l’ambassade des Etats-Unis et je lui dis : et les Palestiniens ? Il hausse les épaules et s’en va. Je ne trouverai jamais les manifestants. Le soir à la télévision je constate qu’ils n’étaient guère nombreux ; après tout, j’ai marché dans celle du 7 avril à Rabat, où nous étions des centaines de milliers. Cela ne traduit aucunement de l’indifférence de la part des Syriens ; mais c’était un vendredi et comme l’amie dont je vous parlerai plus bas, beaucoup sont occupés par leurs devoirs religieux.

Je me console en allant au souk Hamadié prendre un thé à la fontaine.

Pour ce qui a suivi, j’ai décidé d’effacer les détails de la dérouillée financière que j’ai prise ; pourtant, l’Ami m’avait avertie. Je sauterai tout de suite à la conclusion : en affaires, pas de sentiments. Qu’il s’agisse d’un Palestinien ou d’un marchand au bord de la faillite, tu offres la moitié de ce qu’il demande.

Le baume me viendra du taxi qui me coûtera dix livres (20 centimes Euro) de moins que d’habitude et de la contemplation de mes achats : beaux et d’excellente qualité, payés finalement aux prix de chez nous.

Demain, samedi, l’Ami vient avec la personne de ménage, un homme.

Ici on fait le grand nettoyage deux fois par an me dit Suzanne (une des femmes francophones rencontrées la semaine dernière, avec laquelle j’ai sympathisé et dont la bonne, atteinte par le mystérieux virus, est à présent guérie). En automne et au printemps on nettoie jusqu’aux murs et bien sûr rideaux et tentures.

Elle me parle du Ramadan qui promet d’être tout à fait spécial.

Le vendredi est pour elle un jour de recueillement passé à lire le Coran et à méditer ; son mari va à la mosquée. Je pense à nos dimanches d’autrefois où nous mettions nos plus beaux atours pour aller à la messe et où nous allions l’après-midi au salut.

Quand je lui dis que j’ai lavé les raisins qu’une voisine m’a donnés – elle en avait tout un plateau ; la politesse aurait voulu que je les refuse, mais je n’ai pas pu résister – donc que je les ai lavés avec du chlore, elle me donne un moyen un peu plus civilisé, à savoir les tremper dans de l’eau additionnée de sel au citron.

Elle m’explique encore une fois le robinet rouge supplémentaire de la cuisine : il fonctionne jusqu’à une heure de l’après-midi et l’eau provient d’une source. Le reste de ton eau est stockée dans ton réservoir personnel et serait moins bonne.

La semaine prochaine, je devrai faire plus bref ; à l’institut, tu as intérêt à travailler. Le décor est maintenant à peu près planté et si j’ai du mal à poster, ne vous alarmez pas ; le réseau est en plein développement et la demande est supérieure à l’offre. Internet passe par le téléphone. Quand je donne un coup de fil à l’étranger, je mets cinq minutes à obtenir une ligne et quand j’ai réussi à faire passer les deux codes, celui de la carte et mon code personnel, je dois souvent m’y reprendre à quatre fois.

Aani Rousenz , bonne poire confite, mais non contrite.


dimanche, le 29 sept. 02

7 heures 20

Les cours

C’est bien dans le cours d’amaigrissement que je vais atterrir. On me prête le livre du Awal (la classe de première, la précédente étant la préparatoire), et à première vue ce devrait être négociable, sauf que à ce stade, je ne sais absolument pas parler convenablement, même pas du tout. Aujourd’hui, je ne sortirai que le soir, je passe la journée à étudier.

L’homme de ménage

Hier l’Ami est venu me le présenter.

Vous avez déjà vu ces pubs pour la Tornade blanche ? Je continue à avoir de la chance : c’est lui. En un rien de temps tout était propre : les rideaux lavés et remis en place, les vitres lavées, etc. En outre, cet homme est adorable. Je continue à m’émerveiller de la douceur des Syriens que je rencontre, douceur qui cadre mal avec l’image que l’on projette d’eux à l’étranger.

La Banque

L’autre jour, ayant épuisé mes liquidités, je me suis rendue le cœur battant à la banque où j’avais ouvert un compte en Euros. Tous ces papiers au bas desquels j’avais apposé mon aveugle signature (en l’absence de l’Ami), que disaient-ils ?

On m’avait bien assuré que je pourrais retirer des Euros, mais je ne le croyais qu’à moitié. C’est pourtant ce qui s’est passé. Je suis partie avec des billets dans notre monnaie. En fait, les livres syriennes auraient fait l’affaire, mais je voulais tester le système. Non, je ne m’amuse pas à changer au marché noir. Le jeu n’en vaut pas la chandelle.

A la banque, une bonne partie du personnel est féminin. Ces femmes portent le hijab et sont vêtues d’un manteau qui doit être bien chaud en été. Je crois qu’il y a la clim.

Le temps

35° hier ; c’est chaud, mais il fait sec. Mon bien-être provient aussi de cette chaleur ; je passe de la journée au crépuscule dans le parc voisin. Il y a plusieurs résidences d’ambassadeurs dans ce quartier me dit Suzanne, ce qui peut expliquer pourquoi les gens ne sont guère liants ; je suis à Mezze, mais la partie située entre le Mezze djebel populaire et le Mezze plus chic où se trouve l’Institut. Je suis loin du centre, mais avec un micro ou un taxi, j’y suis en un rien de temps. L’avantage, c’est de pouvoir aller à pied aux cours.

Greta a choisi Bab Touma, près de la vieille ville, plus « oriental », mais où il y a un peu trop d’étudiants à mon goût.

L’estomac

Il ne faut pas manger n’importe quoi, ni n’importe où quand on arrive ici. J’ai enfin établi une relation de cause à effet entre les aubergines en boîte farcies aux pistaches et vous savez quoi. Seul remède si vous devez sortir, un immodium; et si vous restez chez vous : du riz dont vous boirez aussi l’eau de cuisson et des bananes. Ça, c’est pour un cas simple. J’espère ne pas pouvoir vous donner les remèdes pour un cas compliqué.

Les pigeons

Je ne connais rien en botanique, mais ce ne sont pas nos pigeons qui viennent souiller mon linge qui sèche dehors. Ce seraient des tourterelles ? « bombant leur gorge grise et rose sous leur collerette précieuse, noire et blanche » ( Genevoix) à part la collerette ça l’air d’être ça.

L’inventaire touche à sa fin

Je peux encore vous parler du cinéma, tu oublies, sauf qu’il y aurait un festival chaque année au Chams (un grand hôtel) ; de la télévision syrienne, la seule que je puisse capter actuellement (avec la marocaine et l’algérienne ainsi qu’une chaîne appelée Nil) qui diffuse parfois de bons programmes, notamment la transmission du festival de la route de la soie depuis Palmyre et curieusement, des nouvelles en hébreu. L’Ami va venir arranger ma soucoupe ce qui me permettrait de capter Al Jazeera et même CNN.

Je ne sais pas ce qui se passe dans le monde ; je crois comprendre que Bush ne renonce pas à ses projets belliqueux. Je pourrais avoir accès à des nouvelles en anglais ou en français, mais il faut connaître les heures.

Les photos

Oui, il y en aura, Pascal, mais laisse-moi le temps d’arriver à expliquer aux gens qu’elles sont destinées à internet ; tout le monde risque de ne pas être d’accord. En attendant, je vais demander à pouvoir photographier le hammam. Je viens de découvrir que j’avais gravé une copie de irfanview sur un cd ; je l’ai donc installé et je pourrai ainsi diminuer le poids des photos.

Deux mises à jour please !

Le surf est très très lent ici ; vous vous souvenez encore de vos modems téléphoniques ? Si c’est possible, pourriez-vous m’envoyer une mise à jour pour Universalis ? Ma version n’est pas compatible avec XP et je ne trouve rien sur internet pour me mettre à niveau.

La seconde, serait l’éventuelle adaptation de l’Arabe pour les francophones (II) de chez Nova intelligence ; j’ai eu beau installer word avec les caractères arabes, il sort toujours des signes cabalistiques quand j’essaie de consulter mon dictionnaire.

J’ai commencé à travailler à mon vers immortel en arabe ; ça ne sonne pas très bien. J

Dans deux jours, la rentrée ! ouïlle ! Demain, le hammam, ronron.


lundi, 30 sept. 02

Mon dimanche d’étude a été coupé court par un coup de téléphone de l’hôtel : deux lettres pour vous.

Joies retrouvées

Le matin Paris m’avait appelée : plaisir d’attendre toute la semaine un coup de fil, si bref soit-il. On ne se dit que l’essentiel.

Celle de recevoir une lettre, de la lire rapidement, d’aller s’asseoir à la terrasse habituelle et de la relire et relire. Cela ne m’est plus arrivée depuis très longtemps.

Sur internet, je recevais 200 messages par jour que je parcourais au galop, et si d’aventure il y en avait un qui méritait que je m’y attarde, je lui faisais un copier/coller et je répondais point par point, mais ce n’est pas la même chose qu’une lettre.

A la terrasse, je fais la connaissance d’un couple monosexuel dont je n’aime pas tellement l’allure à première vue, mais qui se révèle tout à fait charmant. Ils sont Français et amoureux de Damas, eux aussi.

J’obtiens deux contrats de nettoyage pour mon petit cireur de chaussures souriant ; vous qui trouvez dégradant qu’un autre vous fasse ce travail, rien ne vous empêche de payer convenablement. En matière de travail, il n’y a jamais que le salaire qui soit dégradant.

Je fais une halte chez Zak, mon marchand d’épices et il me réserve une surprise de taille. Sa boutique est un couloir étroit, très bien aménagé, au fond duquel il y a la caisse, une chaise et la clim. Il m’invite à un café, s’assied sur un tabouret et me fait écouter – ce n’est pas possible – mon air absolument favori « when I am laid in earth »de Purcell ( Didon et Enée). Non seulement ça, mais il me prête la cassette.

Ma musique est une des seules choses qui me manquent.

Je pense bien que je vais venir vivre ici. Je me sens si parfaitement bien.

Pas de bain turc aujourd’hui. J’étudie.

 !

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