Damas novembre 2002

Filed under: Blog — annie at 2:38 pm on Saturday, November 30, 2002

Le hammam, c’est toujours Capoue. La salle fait penser à une toile orientaliste.

Mon voisin raconte qu’il y va avec des copains vers 10 heures du soir et qu’ils y passent la nuit à manger, à boire du thé et à raconter des blagues. Ils en sortent vers 4 heures du matin.

Pour passer à la tabagie, je mène une vraie croisade auprès de mes amis et connaissances qui fument comme des cheminées. On ne voit pas bcp de vieillards, mais je ne connais pas les chiffres sur l’espérance de vie.

Et pour immédiatement prouver le dicton « fais ce que je dis, ne fais pas ce que je fais » j’ai fait l’acquisition d’un magnifique narguilé dont je vous envoie la photo.

Le narguilé

Il y a d’abord le pot dans lequel il y a l’eau que l’on change à chaque pipe. Sur le pot, on pose la colonne ; on y fiche le fourneau contenant le tabac. Un long tuyau garni de pompons part de la colonne et se termine par un bec (le mien a la forme d’une tête de cobra). Sur le fourneau, on place une feuille d’aluminium dans laquelle on perce des trous. On chauffe du charbon de bois jusqu’à ce que l’on obtienne des braises que l’on pose sur la feuille d’aluminium.

Parlons Ramadan

Mardi, nous avons guetté le hilal (la nouvelle lune) toute la soirée, mais elle est restée cachée par les nuages. Le Ramadan commencera donc un jour plus tard.

Mercredi, vers 3 heures du matin, un homme parcourt les rues du quartier en tapant deux fois deux coups sur une caisse pour réveiller tout le monde.

Je vais essayer de jeûner pendant tout le Ramadan et ce n’est pas dur après deux jours. Il suffit de manger le petit déj à 4 heures et de souper à 16H45. Je veux savoir ce que ce jeûne représente physiquement; les musulmans vont en plus à la mosquée.

Mes espoirs de voir l’Ami arrêter de fumer, grâce au Ramadan, ont vécu. C’est pendant la journée qu’il arrêtera de fumer, mais il pourra recommencer le soir. Moi, j’ai arrêté le narguilé. Tout à fait.

Une amie me dit que le jeûne est aussi l’occasion de savoir ce que c’est que d’avoir faim, de se sensibiliser à ce que vivent les pauvres.

Je pense à ce sénateur américain qui avait vécu pendant quelques semaines sur le budget d’une famille émargeant à l’assistance publique (welfare).

Franchement, vu d’ici l’Islam ne fait pas peur. Les chrétiens vivent leur religion en paix ; ils ont leurs églises. Les juifs avaient leurs synagogues.

Les dérives Talibans et autres intégristes sont à l’Islam ce que Torquemada était au christianisme.

Solitude

N’importe où il faut du temps pour faire son trou, mais à Bruxelles tout était à refaire ou presque et je me sens à peine plus seule ici que là-bas.

J’ai fait la connaissance d’une famille catholique et je compte aller un dimanche à la messe avec eux.

J’ai aussi rencontré mes voisins libanais. Ils m’invitent à prendre le thé ; il y a un jeune homme et une jeune fille. Je leur demande naïvement s’ils vivent ensemble. Que non ! Ils sont fiancés, mais il partage son appartement avec un copain et elle vit avec une copine.

Mon ophtalmologue

D’après mon voisin libanais, qui est médecin, sa consultation n’est pas typique de celles d’ici. C’est sans doute pour cela qu’il ne figure pas sur les listes de médecins recommandés par les ambassades. Il m’a quand même drôlement soulagée. Avec mes nouveaux yeux, je peux étudier beaucoup plus longtemps ; heureusement, car à l’école ça cravache.

Sécurité

Pouvoir sortir avec un beau sac, que je n’exhibais à Bruxelles qu’en chambre pour les visites, est un luxe nouveau. Cacher mon fric dans ma petite culotte n’est plus nécessaire ici.

Je m’étais pourtant habituée à l’insécurité (j’avais « fait » Washington D.C. pendant 17 ans) ; chez nous, à Bruxelles, je prenais le métro le soir sans crainte excessive. Pourtant j’ai été jetée à terre lors d’un arrachage de sac et quinze jours après je remettais cela, mais en restant debout (on m’arrache mon sac portefeuille que je serre sous mon aisselle).

Belgica qwayès

Quel plaisir de dire que l’on est Belge ! Tout le monde connaît la Belgique et nos positions en faveur des Palestiniens. Qwayès veut dire « bien ». Le bruit de bottes qui nous vient de Washington et l’impasse sharonesque au Sud me plongent dans une certaine tristesse malgré mon bonheur de vivre ici. C’est le monde arabe et musulman tout entier qui est menacé.

Ramadan (suite)

Quand on entreprend un exploit comme le siam (le jeûne du Ramadan), on attend au moins d’être à mi-parcours pour le claironner. En passant, si je l’avais réussi cet exploit, je l’aurais partagé avec les 935 millions de musulmans dans le monde, ce qui enlève un peu d’éclat à cette performance. Vous comprenez à mon ton que je n’ai aucune raison d’être très fière de moi.

Premier et deuxième jour, aucun problème ; le troisième, aïe, que ça fait mal. Il n’y pas que la faim, le mal de tête ; il y aussi la fatigue car quand on se lève à quatre heures du matin pour avaler une tartine, on n’arrive pas toujours à se rendormir. Et pas question de faire une sieste ; il y a un énergumène, recruté par les nouveaux propriétaires de l’étage au dessus pour rénover leur logis, qui a entrepris d’abattre quasiment tous les murs. J’entends les débris d’en haut tomber dans le faux plafond de ma salle de bains ; j’attends que ce soit terminé pour demander que l’on déblaie.

Alors, j’ai passé un compromis avec mon ambition blessée et je ne mange pas de la journée, mais je bois un kawha à 7 heures et un thé à 12H30. Cela me permet d’attaquer avec un bel appétit, en compagnie de vrais jeûneurs, le foutour (repas de la rupture de jeûne appelée iftar). On attend que le muezzin arrive à « Allah hou Akbar » pour entamer, qui la cigarette, qui la soupe avec laquelle on ouvre le repas.

voir article ici :

Le premier jour, je partage dans mon nouveau petit resto – mon resto  local est en rénovation – une table avec un couple et un jeune homme ; le monsieur du couple me donne des indications sur ce que je dois commander : du citron pour la soupe (et ne mange pas ton pain en même temps, ce n’est pas bon pour l’estomac). Comment, tu commandes tout ça ? Tu as un sacré appétit ! J’avais commandé viande, riz et légumes, mais il avait raison. C’eût été trop.

C’est aussi sur « Allah hou Akbar » que l’on avale sa dernière bouchée le matin vers 4 heures quand on se réveille à temps. Pas besoin de réveil, un bruissement, fait de tous ces gens qui se lèvent, survole la ville ; il faut y ajouter la prière qui filtre à travers les murs de la mosquée proche.

J’espère quand même arriver à me passer du thé de midi, mais c’est vraiment dur.

Et ce n’est certainement pas pour savoir ce qu’est la faim que je fais le jeûne car dans ce domaine j’ai donné amplement et longtemps dans ma jeunesse. Ce n’est pas non plus pour maigrir, car sans pèse-personne et avec des vêtements larges, je n’ai plus aucun problème de poids. (update 2021: j’étais grosse).

Le Ramadan est la période où l’on donne plus aux pauvres et aux bonnes oeuvres. Des pauvres, il doit y en avoir, mais pas dans mon quartier relativement rupin. Toutefois, vendredi, j’ai croisé deux petits très mal habillés, dont l’un avait un coquillard, et dont la présence était assez incongrue. J’aurais pu leur donner spontanément quelque chose, mais comment donner à quelqu’un qui ne demande rien ?

coquillard

Atmosphère

Si après l’iftar la ville est déserte, prendre un taxi vers 14 heures est une vraie gageure. Tous les moyens de transport sont pris d’assaut par les gens qui sont libérés plus tôt. On se fait remballer à tour de bras et je suis prête à payer le prix scalpel afin de rentrer à temps pour ma répétitrice avec laquelle je travaille presque tous les jours.

Aujourd’hui je rentre avec un chauffeur qui est tout heureux car ce soir il part faire le pèlerinage de la Mecque. En avion ? Non, en Pulman. Le bus mettra 24 heures et il restera quinze jours.

A l’école, on nous libère 20 minutes plus tôt.

Le temps

Délicieux. Ma lessive sèche moins vite ; maintenant, il lui faut deux heures.

L’Irak ?

Quoi que fasse Sadam, ce sera la guerre. La seule solution que je vois est qu’il démissionne pour sauver son peuple. On peut rêver. Et le sauverait-t-il d’une occupation américaine ?

Des images

Allez, je connais Le Jeck ; il lui en faut, sinon il ne clique même pas. Je dois attendre mon jour de sortie, le vendredi. Vous aurez bientôt des montagnes de douceurs. Les magasins les plus spectaculaires se trouvent à la Place des Martyrs. Dans la rue ces jours-ci, on vend bcp une sorte de barbe à papa, du sucre filé et parfumé en forme d’escargots et d’énormes chips sur lesquels on a versé du caramel ainsi que d’autres douceurs de circonstance.

Place Merdjé

Du bruit

En haut, l’ouvrier fait des heures supplémentaires. Je vais revoir la leçon de demain avec des mots désespérants à mémoriser (genre aïadatoun pour cabinet médical) ; je me suis surprise aujourd’hui en demandant des aiguilles au moyen d’un mot que j’avais appris l’année dernière tout au début de mon apprentissage et qui plus est, on m’a comprise.

Je mets la poésie en veilleuse car quand on ne sait pas encore les mots pour plus, moins, haut, bas etc. on est bien obligée de cambrer ses envies d’évasion.

En classe, grâce à l’arabe, nous commençons à franchir l’obstacle de la langue avec les Turcs.

mardi 26 novembre 2002

Je ne sais plus à quand remonte mon dernier message, mais le Ramadan c’est tout à fait fini pour moi depuis belle lurette. J’admire sincèrement tous ceux qui autour de moi le supportent stoïquement, voire le font dans la joie, sans les grands effets de manche de la soussignée. Je n’ai pas entendu une plainte ; interrogés, les gens me répondent, non, ce n’est pas dur.

En fait, il faut s’organiser ; un copain mange quelque chose avant d’aller dormir et se lève à l’heure habituelle. Cela lui fait quand même un jeûne quotidien de 17 heures, mais avec une nuit normale.

L’autre jour, je trouve sur mon palier un homme qui se met à genoux en invoquant le ciel. Je lui donne une généreuse aumône, mais il veut plus. Je fais mine de la lui reprendre et il s’en satisfait.

En descendant, je croise un voisin qui me demande si j’ai vu un mendiant et je lui dis que c’était un meskîne, un faquir (un malheureux, un pauvre). Il me répond indigné qu’il a sonné chez lui et a demandé un verre d’eau à son fils et cela en plein jeûne ! Le verre d’eau a l’air de le choquer plus que la mendicité. Il veut appeler la police.

Et en voilà un autre qui me paterne en me disant de ne jamais ouvrir ma porte à quiconque, que comme je vis seule, je dois faire particulièrement attention. Tous ces paternants sont plus jeunes que moi ! J

Je reviens requinquée d’un week-end à Palmyre. Quelle merveille ! J’ai débauché une élève de l’institut car il fallait faire l’école buissonnière puisque notre week-end est entrecoupé d’un jour de classe. J’en avais vraiment besoin, car ma vie, très austère, entre la maison et l’institut, n’est agrémentée que d’une occasionnelle visite à l’Ami avec lequel je peux parler de tout. Il y a aussi la famille que je visite de temps en temps, mais avec laquelle les échanges sont limités par le problème de la langue.

Bref, je devais changer d’air. J’étais à deux doigts de rentrer en Belgique.

Palmyre (Tadmor en arabe) cernée par le désert, oasis à trois heures de Damas, c’est l’émerveillement. La copine, je ne la connaissais pas du tout. Elle aussi a été une découverte. Nous nous sommes tout de suite entendues. Le premier jour, nous avons visité le site ; le deuxième, après une montée à la citadelle pour assister au lever du soleil, nous avons paressé à la terrasse de l’hôtel Zenobia, devant les colonnes, fleurs sorties du sable dont elles ont la couleur. C’est la première fois que je parlais tout mon saoul depuis que je suis ici. Il était temps. Il est vrai que vous me tenez compagnie et que, grâce à vous, je ne me sens pas trop seule.

C’est la pleine saison des dattes. On nous en offrait partout. Les invitations à boire le thé se succédaient toute la journée. Nous avons dégusté le mensaf, plat bédouin à base de riz agrémenté de légumes, de viande, d’amandes qui ne ressemble en rien à la paella.

Un marchand de dattes nous invite à aller prendre le thé chez lui ; nous disons oui, mais nous ne comptons pas y aller. Il vient nous chercher dans le resto où nous terminons notre repas et nous dit qu’il est en voiture. Imprudemment, nous montons et nous voilà partis vers les palmeraies. Bientôt, la voiture nous dépose devant une énorme porte, mais ce qui m’inquiète très vite c’est que le chauffeur nous suit jusqu’à la cabane qui avait tout à fait l’allure d’un baisodrome : tapis moelleux par terre, divans bas, chandelles et feu de bois.

Nos deux compères, la bouche en cœur, nous affirment qu’ils sont célibataires. Autre mauvais présage, notre hôte a fermé à clef non seulement la lourde porte du jardin, mais aussi celle de la cabane posant la clé bien haut sur un rebord.

Je dis à ma copine en néerlandais que ça sent le roussi. Je m’apprête déjà à livrer bataille quand elle amorce une manœuvre sans faute en demandant à notre hôte de sortir pour aller à l’inexistant W.C. Elle revient après cinq minutes et s’appuyant sur le chambranle elle dit d’une voix mourante qu’elle se sent très mal, que c’est sans doute quelque chose que nous avons mangé et notre hôte pourrait-il nous reconduire à l’hôtel ?

Annie à Tadmor (Palmyre)

Ce qui m’a rajeunie, c’est d’avoir été incluse dans le plan des deux complices. Ils ont marmonné en arabe, dommage que ça ait raté, mais ils nous ont raccompagnées sans histoire.

Il faut dire que les hommes de l’endroit voient défiler des Occidentales qui ne cherchent que ça.

La reine Zénobie, indissociable de Palmyre

Tableau de Giambattista Tiepolo « La reine Zénobie devant l’empereur Aurélien ». – © [Wikimedia]

« Après l’assassinat de son mari, dans lequel on pense qu’elle est impliquée, Zénobie exerça le pouvoir comme régente au nom de son jeune fils. En l’espace de trois ans, elle avait étendu sa souveraineté à l’ensemble de la Syrie, de l’Égypte et la majeure partie de l’Asie Mineure, grâce à une alliance déclarée avec Rome. En 271, toutefois, les ambitions de Zénobie à l’est forcèrent l’empereur Aurélien à prendre les armes contre elle. Après s’être emparé de presque toutes ses possessions, Aurélien mit le siège devant Palmyre. Elle tomba, et Zénobie fut emmenée captive à Rome. Elle reçut plus tard un domaine à Tibur (aujourd’hui Tivoli, en Italie) où elle se retira pour le reste de ses jours. Femme d’une grande beauté et brillante, Zénobie est restée dans les mémoires pour son ambition implacable. » (Piqué chez Encarta)

voyez aussi ceci sur Zenobie

La semaine prochaine, c’est la fin du Ramadan et nous avons quatre jours de liberté, suivis immédiatement par des examens en blanc. Je partirai à la découverte de Hama, au nord de Homs, avec ses énormes norias et dans les environs, des maisons en forme de ruches.

Encore quelques photos de Palmyre

Et puis, in cauda venenum, ces quelques renvois édifiants, bouleversants et proprement horribles en anglais et en français. Il y avait Palmyre, mais aussi son nom arabe, Tadmor

https://diyaruna.com/en_GB/articles/cnmi_di/features/2017/03/06/feature-01

https://www.bbc.com/news/magazine-33197612

https://www.theworldweekly.com/reader/view/15671/the-kingdom-of-silence-reflections-from-syrias-notorious-tadmor-prison

Palmyre : sous les palmiers, la rage – Centre tricontinental (cetri.be)

La coquille: prisonnier politique en Syrie : récit

Couverture

Moustafa Khalifé La Coquille Actes Sud, 2007 – 262 pages. Après un séjour en France, le narrateur décide de rentrer en Syrie où il est arrêté par la police politique. Accusé d’être membre du mouvement des Frères musulmans, alors qu’il est chrétien et militant d’extrême gauche, il est conduit dans une prison dans le désert où il séjournera treize ans. Un réquisitoire sobre et poignant contre le régime du président Assad.

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